Cet automne, quand les journées raccourcissent et que je n’ai pas la possibilité de prendre la route pour partir loin ou longtemps, quoi de mieux que de lire des romans déroutants ? Ici pas de drame familial, d’amours impossibles ni d’essais nombrilistes, mais ce ne sont pas pour autant des lectures tranquilles…
La Méthode, par David Djaïz 252 pages
Envie de voyager dans l’espace et le temps ? Ce premier roman de David Djaïz m’a comblée, autant pour la qualité de son style que son ancrage dans l’Histoire, avec plusieurs personnages qui ont vraiment existé, dans la Constantinople au tournant du XXe siècle.
La Turquie embrasse désormais la modernité à pleine bouche.
Elle ne peut plus se satisfaire d’être un décor exotique
pour écrivains occidentaux décadents.
Il y va de la dignité nationale.
Constantinople, naguère Byzance, devenue Istanbul, est une ville au carrefour des civilisations et des religions, une ville cosmopolite depuis la nuit des temps.
Il se remémore les paroles du Belge :
« Surtout, ne vous laissez pas aller à l’impatience ou à la colère.
Ce sont des faiblesses d’Occidental.
Ici, on teste votre capacité de résistance aux lenteurs et aux absurdités.
Soyez impassible, prenez exemple sur ces Turcs impénétrables sous leur fez ! »
Avec ce premier roman de David Djaïz, on voyage avec un vétérinaire mosellan, Paul Remlinger, un homme un peu terne qui côtoyait Pasteur quelques années plus tôt. Nous sommes aux tout premiers temps du XXe siècle, dans la ville cosmopolite de Constantinople où, à l’instar de bien d’autres agglomérations, les chiens errants pullulent et font, par leurs aboiements, leurs quémandes de nourriture et de caresses, partie de la vie quotidienne. Mais les dirigeants souhaitent moderniser la ville, et donc faire disparaître ces animaux. Comment faire, sans soulever la colère des habitants ?…
La méthode est le meilleur antidote à la cruauté
et la voie la plus sûre vers l’hygiène publique.
J’ai beaucoup apprécié l’écriture de l’auteur, qui a si bien romancé cette histoire vraie qui remue profondément. Pauvres chiens… et quelle perspective nous connaissons de l’avenir du projet de Remlinger…
L’auteur est d’Agen, il eut l’honneur de La Dépêche alors qu’il n’avait que 17 ans. Rendez-vous compte, il eut 19.97/20 au baccalauréat !

Un grand romancier est né, j’attends avec confiance son prochain roman !
Au Bord du Monde, Bernard Werber 432 pages
Une toute autre évasion, qui nous plonge dans la navrante réalité de notre monde actuel : la désinformation. Avec tous nos moyens pour nous cultiver, informer, évaluer, comparer, nous devrions faire des pas de géant dans la connaissance de la vérité. Or bien souvent, c’est le contraire qui se passe. Et l’auteur se lâche comme jamais !
À partir de combien de tarés qui répètent la même connerie
ladite connerie devient-elle une information dont il faut tenir compte ?
Tu as mis le doigt sur la clef de la communication et de la politique…
Ce roman est marrant, les gens ridicules, mais c’est aussi bien inquiétant de reconnaître des mouvements qu’on a identifiés… En interview, Bernard Werber dit :
C’est l’invasion de la connerie humaine.
Bernard Werber, Facebook
Bernard Werber conte une fable – ou plutôt un drame – en cinq actes, avec l’envahissement d’une nouvelle pensée à la mode, en France, de nos jours : le platisme, c’est-à-dire la conviction que la Terre est plate. Quoi de plus idiot ? En réalité, 9 % (oui !!) se disent convaincus que la Terre est plate.
Plus c’est scientifique, plus cela peut être remis en question.
Plus c’est irrationnel, plus c’est inattaquable.
Karl Kopper, philosophe des sciences, cité dans Au Bord du Monde
Dans le roman, des influenceurs, des scientifiques médiatiques font bouger les lignes. Qui détient « la vérité vraie » ? Est-ce important de comprendre, quand croire permet de suivre un mouvement à la mode ?
Que préfères-tu, être heureux ou avoir raison ?
B. Werber, Au Bord du Monde
Le style de Bernard Werber est toujours aussi abordable, simpliste diront ceux qui ne l’aiment pas. Avec lui pourtant, je me sens rajeunie, de nouveau adolescente enthousiaste à la découverte du Monde, avec sa manière de nous faire voir les choses autrement, et je raffole de ses minutes sérieuses, les extraits de l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu…
Chapitre La Loi de Brandolini (Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu)
C’est une chose bien commode que la critique ;
car où l’on attaque avec un mot, il faut des pages pour se défendre.
Jean-Jacques Rousseau (1751)
[…]Brandolini explique ce phénomène par le principe même de propagande,
qui diffuse avec succès des contre-vérités
en jouant sur la fainéantise de la population à vérifier une information
et sa rapidité à réagir à tout ce qui est émotionnel sans réfléchir.
Tout en frôlant le burlesque et l’absurde, j’ai trouvé l’auteur plus ancré dans la réalité, et ça lui va drôlement bien.
Ceux qui peuvent te faire croire des absurdités
peuvent te faire commettre des atrocités.
B. Werber, Au Bord du Monde
Une société se voulant non-violente
doit être violente envers les violents
pour garantir la non-violence.
B. Werber, Au Bord du Monde
Lucien se souvient d’une phrase qu’il a lue dans la Bible :
« Ce que l’homme ne veut pas apprendre par la sagesse,
il l’apprendra par la souffrance ».
B. Werber, Au Bord du Monde
J’ajoute cette dernière citation, tellement d’actualité :
Les mots des salauds arment le bras des imbéciles.
B. Werber, Au Bord du Monde
Cet auteur n’a pas besoin de moi pour vendre, mais je conseille ce livre qui m’a distraite et en même temps fait réfléchir ! Essayons de ne pas nous laisser mener par le bout du nez…
Le Sixième Sens, par Jose Rodriguez Dos Santos 475 pages
L’auteur est portugais, journaliste-vedette de la télévision lusitanienne, auteur qui ne craint pas de flirter avec les sciences, les religions, l’irrationnel, sous forme de thrillers efficaces. « On ne nous dit pas tout », pourrait être son mantra ! Il y a une dizaine d’années, j’avais été passionnée par ses recherches sur l’homme le plus connu et méconnu du monde, Christophe Colomb (Codex 632 : le secret de Christophe Colomb). Critiquons tout d’abord son nouveau roman, Le Sixième Sens, pour se concentrer ensuite sur ce que j’ai aimé. J’ai trouvé ce livre parfois un peu brouillon dans sa structure, avec des répétitions lourdingues (oui, on a compris !!), et un dialogue intéressant mais qui n’en finit pas (idem, oui on a compris...).
Pour tout le reste, quelle jubilation !
Même sentiment qu’avec le roman de Bernard Werber, je me distrais en apprenant… sur un sujet que je n’aurais jamais imaginé pouvoir me passionner. Rendez-vous compte, on parle ici de l’administration du LSD, cette bonne vieille drogue des hippies des années 60-70 !
Pour moi, avant cette lecture, le LSD était simplement un truc qui grille les neurones, à ne surtout pas toucher. Il se trouve que ces substances qui font planer et voir la vie en rose (et toutes les autres couleurs, même les inconnues) ont eu un impact sur notre vie d’aujourd’hui. En pensant out of the box, hors cadre grâce ces psychotropes, des gens complètement stone ont inventé, par exemple, Apple… Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser découvrir les impacts positifs incroyables du LSD !

Ce que j’ai aussi aimé, outre cette découverte, c’est l’appel à la joie et la bienveillance, ce dont manque singulièrement le monde. Dos Santos fait référence à la sagesse des Bouddhistes, ainsi qu’à mon philosophe préféré, Spinoza. Certains passages sont même ardus, quand il explique les effets du LSD par des notions de physique quantique, qui expliqueraient que la prise du LSD rapprocherait l’homme de vérités qu’il a oubliées : l’idée que tout est connecté à tout et que la diversité cache l’unité, « tout est un et un est tout » (extrait du livre).
Notre problème, ce n’est pas d’avoir des problèmes,
c’est de ne pas accepter que nous en aurons toujours,
et de vivre en nous racontant qu’il est possible d’empêcher
ce qui doit arriver d’arriver.
JR Dos Santos
Cette lecture est un trip jubilatoire inattendu !
Je brûlerais d’envie d’administrer une bonne piquouze de LSD à Trump, Poutine et quelques autres, pour qu’ils voient enfin la vie en Peace & Love…
Uluru, par Gabriel Kerguelen 376 pages
Je viens de terminer ce roman, premier tome d’une trilogie appelée Le Prix des Étoiles, et il m’a subjuguée.
Commençons doucement : ce roman parle d’addiction, et je me suis trouvée addict à cette lecture, déjà un bon point pour l’auteur 😉. Heureuse d’avoir, pour les prochaines semaines, deux tomes encore à découvrir, Olympus et Andromède, qui fleurent bon la SF. C’est pourtant un domaine dont je ne connais que les vieux – et formidables – classiques.
Poursuivons avec des allers-retours entre la France et l’Australie, et il est évident que l’auteur connaît bien ces deux pays. Pour l’Australie, il nous entraîne d’abord sur la côte occidentale puis dans l’Outback, les terres sacrées. On rencontre des Aborigènes apparemment bien intégrés dans le monde occidental dominant. Rappelons que ce peuple était déjà présent sur cette terre rouge et ocre alors que l’Amérique était encore vierge de tout humain, c’est une civilisation très ancienne, qui a tenu bon.
Cette obsession occidentale du développement perpétuel
lui avait toujours paru être une maladie de l’esprit.
Une course folle vers un horizon qui reculait sans cesse,
laissant derrière elle des océans pollués,
des terres épuisées, des peuples déracinés.
David, Aborigène, dans Uluru
Avançons : ça vous dirait, un petit thé de fils de toile d’araignée ? Non, Halloween ne m’a pas retourné la tête, dans le roman c’est un rituel qui existait chez les Aborigènes – avec une araignée bien particulière – qu’ils ont décidé, dans leur immense sagesse, de bannir… Je ne vous spoile pas grand chose ici, c’est dans le début du tome 1 ! Ce thé spécial a des effets différents selon les personnes, mais tous en deviennent fortement accros. Avec le roman de Dos Santos, nous parlions de LSD, ici c’est une drogue d’une toute autre ampleur…
Creusons : au fil de l’histoire, les protagonistes se dévoilent, avec leurs caractères, leurs vices, leurs petites et grandes faiblesses… Impossible de rester insensible aux effets de la soie d’araignée, ni de pouvoir s’en passer.
Souvenons-nous : CeCe, dans le tome 4 de la saga des Sept Soeurs de Lucinda Riley La Sœur à la Perle, voyageait dans cet Ouest australien et découvrait son origine aborigène. Nous y apprenions que la cosmogonie de ce peuple tenait en une expression : le temps du rêve. Rappelez-vous vos blocs, d’abord publiés dans notre groupe Facebook ! C’est en lisant ce tome qu’est née dans ma petite tête l’idée de la Saga de Lucinda, qui nous mena à présenter à quatre reprises une exposition d’arts textiles extraordinaire : vous pouvez être fières de vous !
Admirons la sagesse des Aborigènes qui, dans leur mythologie, ont inclus une évidence : ne jamais surexploiter la nature.
Examinons Uluru – Ayers Rock – d’une autre manière qu’un touriste qui y voit une formation géologique exceptionnelle. D’ailleurs, avez-vous vu le film A Cry in the Dark (1988), avec la toujours fabuleuse Meryl Steep ? Toute jeune maman, ce film m’avait beaucoup marquée et le mystère de la disparition du bébé était renforcé par une sensation de mystère du lieu, et même un sentiment de profanation d’un temple sacré.
Il n’est pas nécessaire de faire toujours plus pour être heureux.
On peut se contenter d’exister, de contempler, de ressentir.
Une vie simple n’est pas une vie ratée.
David, Aborigène, dans Uluru
Observons ces peintures aborigènes qui semblent vivantes, un monde énergétique suggéré avec un système dynamique de lignes – des champs magnétiques ?
Compatissons avec le héros, Joachim, un homme sympa, bien sous tous rapports, qui se trouve comme englué dans une toile d’araignée fictive mais oh combien dangereuse. Il me tarde de savoir ce qui lui arrivera dans les tomes suivants !
Pour la première fois de ma vie,
j’ai l’opportunité de faire quelque chose d’extraordinaire.
De sortir du train-train. Et je me dis que si je rate ça,
si je laisse la peur décider à ma place,
je ne me le pardonnerai pas.
Joachim dans Uluru, de Gabriel Kerguelen
Et avec tout cela, je ne vous ai quasiment rien dévoilé du roman, d’une intensité rare. Ce livre et son auteur sont un mystère. L’intrigue est follement addictive, les personnages sont très humains (une banalité, mais chaque nœud psychologique est si bien rendu), les paysages australiens deviennent hypnotiques, les chapitres se succèdent à un rythme parfait, le style est si agréable alors que l’histoire est difficile… Quelle maîtrise, rarement atteinte !
Qui est vraiment Gabriel Kerguelen ? Il se dit originaire du Nord-Finistère (un bon point supplémentaire pour lui😉), ancien de l’aérospatiale et de la hi-tech, mais il n’existe pas sur internet, à part sur son propre site qui décrit les trois tomes, sur un site insta et sur les articles concernant ses livres.
Félicitations, c’est une gageure d’être aussi discret à l’heure actuelle, même si on vit en Australie !
Je vous souhaite une très belle semaine,
peut-être riche en lectures !
Katell

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