
Il est des quilts pour lesquels la perfection est requise, des œuvres de bravoure d’une beauté à couper le souffle. On connaît des ouvrages qui nous laissent sans voix, la bouche bée devant tant de minutie, de précision, de patience, orchestrés dans une harmonie divine…
La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.
Marcel Proust, A la recherche du Temps Perdu
Certains blocs comme l’étoile plumetée nécessitent à mon sens une certaine perfection :

De nos jours, les quilteuses traditionnelles mettent toujours un point d’honneur à présenter des ouvrages impeccables, elles ont le goût du travail bien fait. Quelle satisfaction d’avancer un ouvrage difficile, exigeant, et de le terminer ! J’admire leur patience, leur compétence, leur goût. Si elles cousent à la main, elles éprouvent parfois cet état particulier proche de la méditation, occupant leurs doigts et laissant vagabonder leur esprit… Je garderai toujours le goût des quilts traditionnels, le socle de notre art.

Cependant, lors des stages France Patchwork qu’organise la délégation 31, c’est amusant de voir le soulagement des personnes habituées au traditionnel à qui je dis : « oh ce n’est pas grave », « mais si, ça va bien », « pas la peine de défaire », « ces couleurs iront bien ensemble une fois entourées par les autres blocs »… Habituées à l’exigence de la perfection du travail traditionnel à la main, je passe parfois pour une originale qui se contente de peu ! Laisser quelques imperfections n’est pas un excès de laxisme de ma part, c’est souvent parce que nous avons intégré des marges d’erreur lors de la préparation, nous faisons des ouvrages communs très « scrappy », mais surtout nous acceptons l’imperfection.
Il ne faut pas croire que la perfection était l’obsession des quilteuses d’antan, cela n’entrait même que rarement dans leurs priorités. En revanche, elles usaient de beaucoup d’astuce et d’imagination, d’esprit de synthèse et d’adaptabilité pour « faire avec », autant pour les matières premières que leur temps disponible, et, finalement, faire des ouvrages uniques tout en utilisant des blocs classiques. Elles n’avaient ni magasin au coin de la rue… ni internet pour les dépanner !

C’est cet état d’esprit que certaines quilteuses souhaitent réhabiliter, y compris notre petit groupe d’Abeilles. Cela s’appelle simplement la créativité. Sans avoir une imagination débordante, on peut sortir de la copie à la lettre, on peut toujours mettre sa petite touche personnelle à un projet, c’est ce qui le rendra unique. C’est aussi ce que j’aime provoquer quand je présente un modèle simple que personne pourtant ne peut dupliquer, car fait d’assemblages de tissus collectés sur 35 ans ! Rappelez-vous ceci : le parfait est reproductible, l’imparfait est unique !

C’est ainsi que souvent je gomme l’idée de perfection dans le patchwork, je préfère laisser exprimer la main qui coud un point pas tout à fait régulier, un angle un peu escamoté… Ce n’est pas un processus de laisser-aller, simplement le but n’est pas le même. Il n’y a pas obligation de résultat parfait, il y a transmission d’une impression, d’une sensation…

Laisser courir le flux de ses idées ne laisse pas grande place à la recherche de la perfection, ce n’est simplement pas la même expression, mais l’un n’empêche pas l’autre ! La créativité vient en se concentrant sur ce qu’on a envie de faire ; il existe un terme qui exprime cet état, c’est le « flow », que nous verrons d’un peu plus près très bientôt !
Ce post m’a été inspiré par un article du Huffington Post qui m’a bien intéressée, mais je trouve ses conclusions très condescendantes : Leave Perfection to those with litte Imagination, laissons la perfection à ceux qui manquent d’imagination.
Je ne suis pas entièrement d’accord avec cette phrase, alors que le fond de l’article m’a passionnée. Pour les anglophones, la vidéo sur le wabi-sabi* est exquise.

*Le wabi sabi est un concept esthétique japonais valorisant la beauté de l’éphémère, de l’imparfait, du modeste, de l’ancien, issus du travail du temps ou des hommes. Une vraie sagesse, une idée de la vie simple, sobre et heureuse. C’est l’enchantement du quotidien, le respect de la vie telle qu’elle est, bien loin de la standardisation et la recherche de la perfection du neuf.
Je dédie cet article à mon amie argentine Ana qui fête aujourd’hui son anniversaire ! Je sais qu’elle adhère au patchwork créatif et partage ces idées.








































