Je vous ai esquissé les origines de la famille d’Isaac Singer, qui a révolutionné bien des choses : la vie des femmes, mais aussi les codes du capitalisme, ce que nous allons détailler aujourd’hui !
Isaac Singer est né dans une famille américaine, le plus jeune de six fils. Leurs moyens financiers étaient très aléatoires. Son père était luthérien d’origine juive, sa mère quaker. Ils divorceront en 1821, sa mère voulant retourner vivre dans sa famille. Isaac n’alla à l’école que très épisodiquement ; son écriture, dans la force de l’âge, démontre une orthographe toujours hésitante. C’était pourtant un enfant très vif, débrouillard. Il s’échappa du foyer familial à 12 ans parce qu’il ne s’entendait pas avec sa nouvelle belle-mère. Il suivit un temps un cirque itinérant, où il gagna des piécettes pour survivre. C’était un jeune vagabond qui dut bien souvent faire la manche pour manger un bout. Il s’engagea ensuite dans un atelier mécanique, où il sentait qu’il comprenait vite et bien. Il se maria pour la 1ère fois à 19 ans avec Catherine Haley, 15 ans. Ils eurent 2 enfants, restèrent mariés 30 ans, mais cet homme était polygame sans état d’âme. Pendant ce mariage naquirent 10 enfants avec Mary Ann Sponsler, 6 avec Mary Conigal et la liste est loin d’être exhaustive. Isaac donnera son nom à 24 enfants. Nous parlerons prochainement de sa 2e épouse après son divorce en 1860, Isabella Eugénie Boyer, de père français et de mère anglaise.
Isaac vécut avec Catherine quelque temps en ville, et gagna une belle somme d’argent grâce à un premier brevet déposé, une machine à forer. Mais très vite, le jeune Isaac se rend compte que ce qu’il aime, c’est faire l’acteur, alors il reprend la route, seul. Il est flamboyant, avec sa chevelure qui tire sur le roux et sa stature peu commune (1,95 m d’après son biographe Alex Askaroff) ! Il aime séduire aussi, son regard hypnotise les jeunes femmes, et voilà une certaine Mary Ann séduite pour longtemps. Pendant de longues années de sa jeunesse, il fit partie d’un groupe de théâtre avec sa maîtresse, il devint finalement chef de la troupe The Merritt Players. En France on parlerait d’une vie de bohème, en Amérique on préfère dire une Frontier life, une vie de pionniers qui se déplaçaient de village en village pour clamer leur spectacle. Il n’était pas bon acteur, mais il était un bon baratineur ! Il réussit à caser des spectacles vantant les bonnes mœurs dans les églises… lui qui était bigame et violent.
Isaac finit par retourner en ville, travailler et trouver maintes améliorations aux outils et machines qu’il utilisait. Il retrouva sa passion d’inventeur, notamment pour graver les lettres automatiquement dans le bois, pour des imprimeurs à Pittsburg. Cela ne fonctionnait pas aussi bien qu’il l’aurait voulu, mais le germe de l’innovateur était bien implanté. Il faisait le beau partout alors qu’il avait 2 femmes et 8 enfants. Catherine était dans un foyer, Mary Ann faisait bouillir la marmite familiale dans un autre foyer tant bien que mal et raccommodait leurs vêtements à n’en plus finir. C’était la misère.
Isaac ne séduit pas que les femmes, les hommes tombent aussi sous son charme, sa verve, son intelligence et sont prêts à l’aider. Chez un réparateur de toutes nouvelles machines à coudre, en 1850 à New York, Isaac constate qu’aucune machine ne fonctionne vraiment bien, et il fait ce qu’il sait si bien faire, il observe les mécanismes. Son ami réparateur lui enjoint de réfléchir à améliorer cette machine – il répond :
Vous ne vous figurez tout de même pas que je vais perdre mon temps avec cette ridicule petite machine à coudre ! Qu’avez-vous besoin de vous occuper de la seule chose qui tienne les femmes tranquilles : leurs travaux de couture !
Cependant, l’appât du gain, l’argent qui lui manque tant depuis toujours, le fait réfléchir et il fait un pari avec ses amis ; à 38 ans (1851) il conçoit la première machine à coudre avec 10 points-clés qui la rendent fiable, certains étant déjà protégés par un brevet par Howe, mais aussi ses inventions comme le pied presseur et l’aiguille verticale qui va de haut en bas, au lieu du mouvement rotatif des machines précédentes. Et en un discours quasi biblique, il construisit sa légende en clamant que pendant 11 jours et 11 nuits, quasiment sans manger et sans dormir, il travailla d’arrache-pied pour construire la première machine à coudre fiable. Et qu’il libérerait les femmes d’un travail à la main sans fin. On y croit peu, mais c’est la légende !
Les 25 prochaines années qui lui restent à vivre seront flamboyantes, financièrement parlant. Il commença à faire la promo de sa machine à coudre de sa voix de stentor, à la manière d’un Barnum. Il gagna plusieurs prix d’innovation dès les premières années, aux USA comme en Europe, mais le prix de la machine était trop dissuasif pour de nombreuses ventes. Et puis, il fallait que l’homme ose investir dans une machine qui serait utilisée par… sa femme ? En serait-elle capable ?… Toute une éducation à faire !
C’est là qu’advient le génie de son nouvel associé dès 1851, Edward Clark, choisi pour ses compétences en droit, en raison des soucis de brevet avec Howe. Clark dirige la publicité vers les hommes, décideurs de tous les achats, insistant sur les « bienfaits de la machine à coudre pour la vie du ménage ». Tout était bon pour la promo, y compris contacter les pasteurs pour qu’ils vantent le dimanche les mérites d’une machine à coudre au foyer (contre une remise personnelle de 50 %). Et si la femme du pasteur a une machine Singer…

Déjà brillant avocat avant de rencontrer Singer, Clark eut des intuitions décisives pour le succès de la compagnie Singer. Photo de 1850
Les vêtements se font alors presque tous à la maison, et Clark promet aux femmes « plus de liberté » dans leur vie quotidienne. Un discours qui fait mouche ! Et que pensez-vous qu’il advint ? Les femmes réussirent à obtenir une machine à coudre et certaines commencèrent dès lors, vers les années 1860, à faire aussi du patchwork à la machine !
N’oublions pas qu’il y eut la terrible guerre civile aux Etats-Unis de 1861 à 1865. Singer tira profit de cette terrible période en offrant à Grant un lot de 1 000 machines à coudre et de divers matériels, pour coudre et réparer les uniformes : un bon coup publicitaire que cette participation à l’effort de guerre ! Pendant ce temps, les ventes continuaient à progresser, et d’autres rejoignirent l’euphorie autour de la couture à la machine à la maison : à partir de 1863, un tailleur nommé Ebenezer Butterick commença à commercialiser des patrons multi-tailles sur papier de soie… Une invention qui bouleverse la couture !
Si, la première année, Singer pensait surtout vendre aux tailleurs et couturières de métier, c’est donc dans les foyers qu’il trouva la poule aux œufs d’or. Les ventes s’emballèrent grâce à de multiples innovations menées par Clark et/ou Singer, tant techniquement que commercialement. Ils inventèrent notamment la vente à crédit et à paiements échelonnés. En 1860, la compagnie dépasse 10 000 machines par an, en 1870, 130 000. En 1876, 2 millions de machines à coudre avaient été vendues depuis le début de l’odyssée Singer.
« Sur toutes les mers flottent des machines Singer, sur toutes les routes elles sont transportées, des neiges du Canada à la pampa du Paraguay »
Isaac Singer
Pendant toute cette euphorie, les innovations vont bon train chez Singer – ailleurs aussi, les marques de machines à coudre fleurissent partout, mais les Singer sont les plus fiables. D’où vient l’énergie qui fait bouger la mécanique ? Jusqu’en 1858, c’est la manivelle, donc une main qui tient et un bras qui tourne une roue à manivelle le plus régulièrement possible. On n’imagine pas la fatigue, les blessures musculaires… Quand Singer inventa la pédale intégrée à une table pour donner l’énergie au système, quelle innovation ! La pédale était déjà utilisée pour de nombreux outils (foreuse, scieuse, raboteuse…) et comme bien souvent, en même temps le Français Pierre Carmien inventa la même chose, mais laissa son invention à Peugeot pour leurs propres machines à coudre françaises.
Selon des biographes et divers articles sur internet, Clark aurait « tout fait tout seul » pour le succès de Singer & Co, d’autres, comme Alex Askaroff, insistent sur le génie de Singer.
Une autre innovation qui fera école : le service après-vente est organisé, et très vite partout dans le monde on peut trouver des techniciens capables de se procurer des pièces de rechange, d’effectuer toutes les réparations…
Autre grande décision : délocaliser la production et la vente ! Une usine ultra-moderne a vu le jour près de New-York puis ailleurs aux USA, mais Singer et Clark ouvrent une usine près de Glasgow en 1867. Et ils ouvrirent des bureaux partout : à Rio de Janeiro, à Paris, à Londres, à Hambourg, St-Pétersbourg… Isaac Singer devient un des hommes les plus riches du XIXe siècle, grâce à des innovations qui nous semblent si évidentes à présent : la publicité, le crédit, les commerciaux et les techniciens d’après-vente partout. C’est la première multinationale, et Singer le premier grand capitaliste, bien avant les Ford et autres grands noms de l’industrie ou la finance. D’où le titre du livre d’Askaroff :

La fortune de la société Singer laissa des traces à Manhattan. Edward Clark, en investisseur avisé, fit construire le Dakota Building, dans un endroit encore en friche, au Sud-Ouest de Central Park. Y vécurent nombre de personnes mondialement connues. Mention particulière pour John Lennon qui y vivait et fut assassiné en rentrant chez lui, le 8 décembre 1980. Voici ci-dessous le Dakota building tout juste construit entre 1880 et 1884. Son architecture néo-germanique, son agencement à la Française, ses 65 appartements de 4 à 20 chambres, avec chauffage central et électricité produite sur place, sa large porte cochère pour faire passer chevaux et calèches, en firent un des bâtiments les plus inspirants, un grand immeuble à la mode !

Pourquoi ce nom de Dakota ? Parce que l’État du Dakota est très éloigné, comme l’immeuble l’était du Sud de Manhattan, où se concentrait la vie sociale de la ville !


Le Dakota à la fin de sa construction en 1884, et de nos jours, où il semble tout petit !
Autre immeuble, plus tard, en 1908 : le Singer Building, au 270 Park Avenue (Sud de Manhattan). La tour fut construite sur une base préexistante de 14 étages, et avec sa tour, ce fut quelques mois le bâtiment le plus haut du monde, avec ses 205 mètres. Il abritait les bureaux de la compagnie Singer, à 4 blocks de Wall Street. L’architecture interne ne convenant pas aux projets du nouvel acquéreur, l’immeuble fut détruit en 1968, alors que ce quartier était en pleine rénovation, avec la construction du World Trade Center à ses côtés. Il est remplacé par le One Liberty Plazza, en métal, et plutôt moche, qui fut très impacté, par sa proximité, par l’attentat de 2001.


Revenons aux machines à coudre, plus précisément leur fabrication. À la fin du XIXe siècle, on n’en faisait jamais assez !

En 1900 l’usine de Glasgow-Clydebank (la deuxième, construite en 1882) sera la plus grande usine de machines à coudre du monde, employant 7 000 salariés et produisant jusqu’à 13 000 machines par semaine au début du XXe siècle, mais la demande continuait d’excéder la production.



Sur Internet, on trouve des dizaines de plaques similaires, avec les adresses des centres Singer dans toute la France.
Singer & Co (qui changea plusieurs fois de nom : Singer Sewing Machine Company en 1865, puis Singer Company en 1963) est imbattable jusqu’au début du XXe siècle, Singer fera 80% des ventes mondiales de machines à coudre… et 80% des foyers auront une machine à coudre au tournant du siècle aux États-Unis. Comme elles étaient fiables, réparables, infatigables, il faudra leur électrification (d’abord les machines industrielles, puis les domestiques) pour redonner un grand élan aux ventes au début du XXe siècle.


Pendant que Clark travaille, Singer profite. À lui la belle vie mondaine ! Il devient imbuvable (encore plus !), joue le rôle de l’inventeur génial inspiré, multiplie les conquêtes, et aussi les violences conjugales, en particulier sur Mary Ann… qui le lui rend bien. La presse s’en empare, en fait ses choux gras. Nouveau riche infréquentable pour la bonne société new-yorkaise, il subit de nombreuses humiliations. Son biographe Alex Askaroff tempère un peu cette réputation abominable. Pour lui, c’est Mary Ann qui attise le feu chez les journalistes, elle le harcèle aussi judiciairement. Elle finit par perdre la bataille, car malgré ses 10 enfants Singer, elle ne fut jamais mariée à Isaac. Comme pour les brevets, dura lex, sed lex.




C’est pourquoi Isaac finit par aller vivre à Paris en 1867 avec sa seconde femme officielle épousée en 1863, de 30 ans sa cadette, la belle Isabella Boyer. Avec elle, il semblait apaisé, mais pas pour autant complètement fidèle, faut pas pousser… quoique l’on n’en sache rien, rien n’a filtré en tout cas. La famille était heureuse à Paris, vivant dans le monde privilégié parisien.
L’âpre guerre de 1870 entre les Prussiens et les Français les mena à se réfugier à Londres, puis dans le Devon pour trouver un air plus pur, en 1870. Isabelle eut 6 enfants avec Isaac. Après la mort de son mari, elle mena une vie mondaine très active, avec son immense richesse, ainsi que leur progéniture.
Clark avait prévu la succession, pour que la société Singer ne fût pas atomisée par le partage des biens entre les 24 enfants reconnus. En 1875, à la mort d’Isaac, ceux-ci s’entredéchireront pour les quelque 15 millions de dollars de la succession familiale. Clark continuera à diriger, officiellement cette fois, l’entreprise Singer Sewing Machine Company qui aura bien d’autres succès après son décès, jusqu’aux années 1960. Ensuite, ce fut le grand déclin.

Isaac Singer fut comparé à Henry VIII (Roi d’Angleterre qui eut 6 femmes), physiquement par sa flamboyance rouquine et sa stature, et son rapport aux femmes. Singer finit sa vie immensément riche et sensible aux arts, sans doute grâce à l’influence bénéfique d’Isabella. Il était adoré de ses derniers enfants, avec qui il eut des rapports bien plus sains et apaisés, dans une vie de famille protégée et équilibrée. Mais les écrits contemporains gardent surtout de lui les frasques avec ses femmes américaines, minimisant l’extraordinaire odyssée de ce gamin des rues qui devint, par son génie inventif, un des grands créateurs du XIXe siècle.

Cet article n’aurait pas existé sans le livre d’Alex Askaroff, qui a fait pendant 30 ans des recherches sur le personnage, avec passion ! J’ai fait aussi de longues recherches sur internet, mais les articles et dossiers sont la plupart du temps des copies croisées.
Nous retrouverons Isabelle dans le prochain article le 22 février,
avec une histoire pas du tout vérifiable…
Katell







Sacré bonhomme quand même merci pour ce partage
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