Hier, quelle surprise de recevoir un mail de Tracy Chevalier* ! Vous savez, l’auteur de tant de romans inoubliables comme La jeune Fille à la Perle ou, plus récemment, La Dernière Fugitive… Sa nouvelle oeuvre évoque une famille s’établissant au XIXe siècle dans l’Ohio, créant un verger de pommiers avec passion et maintes difficultés… Leur fils partira ensuite vers l’Ouest jusqu’en Californie, pendant la Ruée vers l’Or. Il travaillera comme ses parents avec des graines et des plantes, mais dans de toutes autres conditions. Un livre âpre paraît-il, qui me semble avoir quelques similitudes avec le livre d’Elizabeth Gilbert L’Empreinte de Toute Chose. Mais je ne l’ai évidemment pas encore lu, ce sont les bribes lâchées par l’éditeur et les journalistes que je vous livre ici !
Le livre sort aujourd’hui-même en Grande-Bretagne et mardi 15, dans une semaine, aux Etats-Unis. En France, il s’appellera A l’Orée du Verger et sortira le 11 mai 2016 (Edition Quai Voltaire). Je vais le lire très vite en anglais.
Y aura-t-il encore une quilteuse dans l’histoire ?
C’est en tout cas une perspective de bonheur de lecture !
*Je n’ai pas la chance d’être son amie… Je m’étais inscrite à sa newsletter il y a des années mais n’avais jusqu’à présent jamais rien reçu. La surprise a été totale !
Je sais très bien que beaucoup de quilteuses traditionnelles ont un cutter mais ne l’utilisent presque jamais, leur travail ne le nécessitant pas ou peu. Mais curieuses (c’est une qualité !), elles viennent parfois à mes stages modernisants. Et là je suis souvent étonnée de voir beaucoup de bizarreries autour du cutter rotatif. Je le comprends bien pour les utilisatrices très occasionnelles : certains cutters n’ont jamais vu une nouvelle lame (la même chose pour certaines aiguilles de machine à coudre jamais changées), d’autres sont remontés à l’envers… mais surtout, même chez les chevroné(e)s, presque personne ne le tient comme moi.
Alors je me suis posé des questions. J’ai enquêté, visualisé des vidéos de professionnelles aux USA… Toujours la même hésitation, en fait personne ou presque ne fait comme moi ni ne s’occupe de cet aspect. Je vais donc vous donner ici ma version très minoritaire : je tiens mon CR (cutter rotatif) comme je tiens mon couteau pour couper la viande à table !
A présent, je coupe bien plus souvent du tissu que de la viande, mais c’est une autre histoire…
C’est-à-dire index en extension, posé pile au creux de l’arrondi de la lame. Contrairement à ce qu’on pense, il est en sécurité et cela est meilleur pour vos articulations, vous exercez moins de pression. Et puis, à quoi serviraient les rainures si ce n’était pour poser l’index ? Rien n’est laissé au hasard chez les Japonais en manière d’ergonomie !
Chez Purl Bee, on est bien d’accord avec moi :
Voir aussi toute une série d’astuces dans cet article.La règle est bien tenue, les doigts partout en sécurité. Autres conseils, je coupe toujours debout et le mouvement vient de l’épaule !
Lorsque que je donnais des cours de débutantes, les premières heures étaient focalisées sur ce matériel de base : CR + règle + tapis de coupe. Il y a tant de petites choses à connaître pour couper ensuite vite et bien ! J’ai trouvé chez Petit Citron quelques recommandations utiles. Il y a aussi beaucoup de petits trucs à acquérir : comment mettre le tissu par rapport à la règle par exemple… Pour que cela aille mieux, vous pouvez notamment visualiser les videos de Nathalie Delarge.
Tous ces petits trucs qui aident à couper, trop peu connus, m’ont menée à proposer un stage sur le cutter rotatif pour des non-débutantes. C’était osé, je craignais un peu n’avoir personne… mais ce fut une belle journée très agréable avec 25 stagiaires ravies ! J’ai constaté ensuite que presque toutes ont adopté ma façon de tenir le cutter et ont progressé en confiance et précision dans la coupe du tissu…
Leur CR est devenu leur meilleur ami 😀
Qui dit OLFA dit cutter rotatif chez les quilteuses ! Chez les bricoleurs, on vante depuis les années 70 les avantages des cutters à lames sécables (« snap-off » blades), toujours des OLFA… Avez-vous un moment ? Alors, je vais vous raconter une belle histoire, une success story peut-être un peu romancée mais bien réelle…
On peut difficilement imaginer l’état du Japon après la seconde guerre mondiale. Humiliation, dévastation… Il fallait se retrousser les manches pour reconstruire le pays et ce peuple fier et volontaire a brillamment relevé le défi !
Aujourd’hui nous allons à Osaka, au sud-ouest de Tokyo, à environ 330 km à l’est d’Hiroshima, ville martyre.
A Osaka, comme dans tant d’autres villes, on a subi d’effroyables raids aériens avec environ 10 000 victimes civiles en 1945.
Cependant, vous savez ce que c’est, parfois il y a de belles histoires dans la noirceur. Ici, un jeune adolescent se vit offrir une barre de chocolat simplement craquée d’une tablette par un soldat américain. Saveur inconnue dans la nourriture japonaise traditionnelle ; le jeune Yoshio apprécia-t-il ? En tout cas il retint la facilité de coupe en carrés, sans instrument, de cette matière pourtant bien dure.
Avant la guerre, le père de Yoshio était imprimeur ; connaissant ce milieu, le jeune adulte dans les années 50 se fit embaucher dans la même branche, coupant des papiers à longueur de journée à l’aide de lames de rasoir. Ces lames ont 4 pointes, elles s’émoussent vite. Yoshio cherche d’abord à améliorer la lame à l’aide d’un manche… puis se souvient des carrés de chocolat, tout en ayant remarqué les capacités de coupe du verre cassé. Il réunit ces deux caractéristiques et après de très nombreux essais, voici sa première invention :
Premier cutter à lame sécable, inventé par Yoshio Okada en 1956.
Son frère et lui essaient de vendre cette idée révolutionnaire… mais aucune société ne veut mettre un yen dans cette fabrication ! Avec toutes ses économies, Yoshio en fabrique 3000 unités, ils se vendent peu à peu car ils coupent si bien ! Mais ils sont faits artisanalement, aucun n’est semblable. Il faut normaliser !
L’ergonomie étant aussi importante que l’efficacité, Yoshio a recherché des galets de rivière, en a testé des centaines pour trouver celui qui tient le mieux en main, a déterminé ensuite le meilleur angle de coupe, le meilleur alliage pour la fabrication des lames… Toutes les normes actuelles (les lames de 9 mm et de 18 mm, la couleur jaune d’or pour le distinguer dans la boîte à outils tandis que tous les outils d’alors étaient de couleurs sombres) viennent de Yoshio Okada et de ses recherches s’étalant sur 10 ans.
La société se nomma d’abord OKADA & Co, puis suite à des désaccords avec des investisseurs et ses frères, cela devint OLFA en 1969. Ol-ha signifie « couper une lame » en japonais, mais le h à la japonaise ne se trouve pas dans toutes les langues… Alors va pour Ol-Fa ! C’est en 1971 que les cutters commencent leur percée dans le marché américain puis mondial. Les Japonais qui ont alors la réputation d’être surtout des copieurs dans le monde industriel imposent ici leurs normes !
Aujourd’hui, Olfa est synomyne de coupe performante dans tous les milieux, dans les mains des ouvriers, des artisans et artistes, des bricoleurs du dimanche… Le cutter est vraiment pratique et sûr.
Les outils OLFA sont reconnus dans le domaine de la coupe dans le monde entier.
En 1979, le succès et la fortune sont là, mais Monsieur Okada garde toujours alerte son esprit d’inventeur-entrepreneur. Un soir, il regardait une émission de TV et vit une couturière coupant un tissu fin (en soie ?) le long d’un patron de papier avec d’énormes ciseaux, complètement disproportionnés et peu adéquats. Il tourne et retourne ce problème dans sa tête toute la nuit, et invente en quelques jours LA solution :
Ce petit objet coupant ne révolutionnera pas le monde de la confection… mais celui du patchwork ! Je vous raconterai prochainement comment, tout en vous présentant une autre société.
Yoshio Okada (1931 – 1990)
Au fil du temps, les brevets tombent dans le domaine public, permettant à la concurrence de réaliser les mêmes objets, avec les mêmes normes. Stanley (USA) est « l’autre » grande marque de cutters à lames sécables. Si vous essayez des sous-marques, vous regrettez vite la qualité des meilleurs outils, je vous le garantis ! Quant aux cutters rotatifs, vous connaissez les marques concurrentes qui fleurissent un peu partout. Certains sont aussi bien, d’autres nettement moins. A vous de faire vos essais et vos choix !
Gammes des CR de forme basique : 60 mm de diamètre pour d’épaisses couches de tissus, 45 mm l’universel, 28 mm pour des courbes et 18 mm pour les coupes les plus fines et courbes (photo Rascol)
Il existe une forme ergonomique, à lame qui rentre automatiquement dans la protection. Ce CR (cutter rotatif) est très bien mais ne me convient pas car je change souvent de main pour couper et il faudrait que je monte et démonte la lame à chaque fois pour avoir la lame du bon côté ! Mais je suis un cas bien particulier…
En 2007, il y a eu des cutters « hors série » décoratifs :
J’ai la grande chance d’avoir l’orange, offert par mes élèves de 2007 ! Je continue de l’utiliser, tout autant que le jaune de base.
Parfois c’est pour participer à une cause :
Un CR rose pour la recherche contre le cancer du sein.
Les tout nouveaux se nomment Splash ! Un bain de fraîcheur avec cette couleur turquoise, et plus nouvellement encore en violet. Le manche est plus souple (comme les Clover) et le changement de lame se fait aussi facilement que l’ouverture / fermeture de la lame : plus de vis ni de ressort ! Elle est pas belle la vie ?
Pour finir, en voici un pour couper des cercles parfaits :
Il s’utilise comme un compas. Je me souviens de Brigitte qui avait coupé des centaines de cercles pour faire des macarons avec les enfants de CM1, cadeaux de la Fête des Mères ! Heureusement, elle a cet instrument magique avec lequel on coupe plusieurs épaisseurs en une fois…
-o-
OLFA a dignement fêté les 35 ans du cutter rotatif en 2014 aux Etats-Unis, marquant 35 ans de révolution du patchwork ! C’est Kathy du Montana qui a été mandatée pour organiser la fabrication d’un quilt collectif que voici :
Personnellement, j’ai acheté mon premier cutter rotatif en 1990 à Paris, au Rouvray, alors que je vivais en Allemagne. La gentille dame qui m’a conseillé (Will Vidinic !!) m’a recommandé la grande règle de 60 cm et le tapis de coupe. Bien sûr, qu’aurais-je fait avec le trio incomplet ? J’utilise encore ce cutter quotidiennement (oui !) avec un usage plutôt intensif : toujours jeune à 26 ans !
Les lames OLFA sont plus chères que d’autres, car elles sont de meilleure qualité (en titane). Cependant, je fais une entorse à ma recherche constante de qualité des outils, préférant acheter mes lames un peu moins cher et les changer un peu plus souvent…
Et vous, quel est votre rapport avec votre cutter ?
FOLTVILAG, ou la miniature en patchwork, c’est une découverte de Pascale Genevée qui intervient souvent avec pertinence dans les commentaires de ce blog. Abeille lointaine de notre Ruche, mais proche grâce à internet ! Voici donc son petit reportage.
A L’Aiguille en Fête (Paris), le stand Foltvilag.
A l’Aiguille en Fête, je suis restée un long moment (et je n’étais pas la seule !) à observer une petite dame, hongroise, qui montait, avec des gabarits en plastique, des ouvrages en miniature.
Margit propose donc des gabarits, en plastique, donc récupérables pour la couture à l’anglaise.
Vous y trouverez toutes les formes connues que l’on monte ainsi : assiette de Dresde, clamshell, jardin de grand-mère, trognon de pomme, etc.
Je ne vais pas, ici, vous donner d’explications techniques car elle le fait très bien sur You Tube. Et, de plus, elle a eu l’excellente idée de ne pas accompagner ses démonstrations d’une explication orale (je suppose que, comme moi, vous êtes peu nombreuses à maîtriser le hongrois !). Vous y trouverez une vingtaine de films. Elle travaille en silence, devant la caméra et c’est compréhensible ! Bannie l’incompréhension due (comme sur certains films américains) au fait qu’une partie des explications passe par l’oral . Là, tout est visuel.
Je me suis donc offert les gabarits pour faire une assiette de Dresde de 130 mm terminée. Les dimensions possibles sont : 9 mm, 130 mm, 170 mm, 210 mm, 242 mm. J’ai trouvé dans mon sachet 16 pétales et 1 cercle pour le centre. Dans les plus grandes dimensions le pétale peut, comme le cercle, être plié en deux pour être utilisé en demi-gabarit.
J’ai aussi acheté un sachet de 54 hexagones de 8,1 mm. Là, nous trouvons des hexagones de 5 mm (allez voir sur You Tube, c’est impressionnant), 8,1 mm, 6,5 mm et 10 mm.
A nous les petits ouvrages ! Pensez aux couvre-lit pour les poupées ! Et aux ajouts décoratifs. Et prenez un modèle de taille habituelle, réalisez-le en miniature ; vous ne pourrez plus dire « Mais où vais-je le mettre ? »…
C’est ce que l’on trouve dans le dernier numéro de Burda Patchwork, n°49 du printemps 2016.
Un modèle de Op Art est décoré de fleurs fabriquées avec nos petits gabarits. Photo en page 40.
Guettez-la sur les salons, elle est présente cette année un peu partout.
Comme moi, vous aimez peut-être savoir d’où viennent nos objets, ceux que nous utilisons dans nos activités autour du fil et du tissu. C’était jadis de l’artisanat et nous savions d’où venaient les choses ; c’est bien plus souvent maintenant de la fabrication mondiale à grande échelle, du filage au tissage, de la teinture à l’impression, des gabarits aux règles… Le monde du patchwork induit de la fabrication, du commerce, de l’édition, de l’enseignement… Ce sont des activités qui brassent des capitaux, mais vous devinez que l’aspect qui m’intéresse est le facteur humain : d’où viennent les idées, quelles personnes consacrent leur vie à ces entreprises, quels sont les principes de la compagnie (charte écologique, commerce équitable, etc.), et puis quels sont leurs produits qui nous intéressent, où les trouver… Je ferai avec les informations que je trouverai, en les vérifiant autant que possible. Vous serez là aussi pour compléter ou modifier !
Tenir un blog me permet de parler librement de marques, j’en profite largement.
Set de table LU de Maïté, à revoir par ici !Hélène Vispé a utilisé non seulement des blue jeans de récupération mais aussi des étiquettes de marques de vêtements ! A revoir ici.
De temps à autre, je vous présenterai donc quelques grandes entreprises ayant bien sûr un rapport avec notre monde du patchwork et arts textiles, ainsi que le matériel que j’utilise – ou pas, et pourquoi. Ce sera ainsi la possibilité pour vous de partager vos expériences, tout comme vous l’aviez fait pour les stylos Frixion de Pilot.
Mais j’ai besoin de vous pour combler mes carences. Je connais trop peu deux grands fleurons français, BOHIN et DMC. Je suis sûre que, parmi vous, il y a des personnes ayant visité la Manufacture Bohin, en Normandie. Pourriez-vous en faire un article pour la Ruche ? Si vous êtes plusieurs, les points de vue peuvent se compléter ! De même, la vénérable Dame de Mulhouse, DMC, mériterait un article d’une Alsacienne, peut-être ? Nous sommes entre nous, merci de participer ! Pour la semaine prochaine ou pour dans 3 mois, tout me va !
Ce petit tour dans le monde de l’économie vous intéresse-t-il ? Je l’espère ! En tout cas je commence très bientôt !
Ce scanner de cerveau de quilteuse intéresse les entreprises au plus haut point 😉 , chaque besoin étant à combler immédiatement !
Vous faites peut-être partie des quilteuses folles de récupération, préservant même les lisières des tissus pour les utiliser ensemble à part entière, comme on le ferait de n’importe quelle bande de récupération.
Mais savez-vous qu’indépendamment du patchwork, les lisières étaient réutilisées dans l’économie ménagère des siècles précédents ?
Auparavant, il n’y avait pas de normes concernant la largeur des tissus, la limite physique était imposée par le métier à tisser. On tissait la largeur juste nécessaire pour faire le linge de maison, du drap au torchon : deux ourlets à faire, c’est mieux que quatre ! Ces bordures droites, ces lisières étaient si possible utilisées aussi en confection, le long des boutonnières par exemple. Et puis on peut même évoquer les rubans, qui sont finalement des tissus d’une largeur variant de quelques centimètres à quelques millimètres, avec leurs deux lisières bien mises en évidence.
A chaque fin de vie de drap, on récupérait les bords (moins usés que le centre) et on conservait toutes les lisières qui étaient restées bien solides. L’usage en était tellement banal qu’il est difficile d’en trouver des traces écrites. Mais les langes de bébé, ces carcans invraisemblables, étaient la plupart du temps des lisières de draps. Seuls les bébés nés dans des familles aisées avaient droit à de la dentelle sur les langes, mais ils étaient tout autant entravés… et rarement changés.
Le futur Louis XIV et sa nourrice, Dame Longuet de La Giraudière. Peinture de C. Beaubrun.Jusqu’au début du 20e siècle, les enfants sont emmaillotés dans les campagnes. Voir ici… Dans plusieurs régions la coutume était de les accrocher à un clou, ou les mettre dans un sac suspendu. JJ Rousseau a longuement traité de l’éducation des enfants dans son livre l’Emile, un traité révolutionnaire sur l’éducation, et recommande notamment de vêtir les bébés de manière plus libre. Comme le monde n’est jamais parfait, ses excellentes visions n’ont pas fait de lui un bon père, mais c’est une autre histoire… Voir le blog les Petites Mains, très documenté sur ce vaste sujet.Emmaillotage d’un bébé – Hiver, de Giuseppe Gambarini, 1721.
Les lisières étroites avaient aussi le rôle de ficelle. Toujours pour les bébés, elles maintenaient le bébé dans le berceau :
On garde en mémoire, dans la littérature ou la peinture, trace de l’utilisation des lisières comme brides pour tenir les enfants en laisse lors de leurs premiers pas.
Tableau de Rubens : sa femme tient leur enfant en lisière, qui porte aussi un bourrelet autour de la tête.
Pour prévenir les dangers d’une chute, on confectionnait également une sorte de casque en chutes de tissus appelé bourrelet.
Emile n’aura ni bourrelets, ni paniers roulants, ni chariots, ni lisières ; ou du moins, dès qu’il commencera de savoir mettre un pied devant l’autre, on ne le soutiendra que sur les lieux pavés, et l’on ne fera qu’y passer en hâte*. Au lieu de le laisser croupir dans sa chambre, qu’on le mène journellement au milieu d’un pré. Là, qu’il coure, qu’il s’ébatte, qu’il tombe cent fois le jour, tant mieux : il en apprendra plutôt (sic) à se relever.
* Il n’y a rien de plus ridicule et de plus mal assuré que la démarche des gens qu’on a trop menés par la lisière étant petits : c’est encore ici une de ces observations triviales à force d’être justes, et qui sont juste en plus d’un sens.
L’Emile, livre II.
La lisière est, de manière figurative, ce qui sert à guider :
Nous sommes de vieux enfants ; nos erreurs sont nos lisières, et les vanités légères nous bercent en cheveux blancs.
Voltaire, Epître 88.
Une expression, « tenir quelqu’un en lisières », signifiait « tenir quelqu’un sous sa coupe ».
Nous avons oublié l’existence des chaussons en lisière, si communs des siècles durant et pourtant encore portés au XXe siècle. Il s’en faisait dans de nombreux ateliers. Il nous en reste juste les espadrilles du pays basque !
Les romans regorgent de citations comme :
Je n’avais que mes chaussons de lisière à mes pauvres pieds.
Eugène Sue, Mystères de Paris II (1842)I
Il distingua soudain un bruit assez difficile à exprimer et qui devait être produit par des hommes en chaussons de lisière montant l’escalier.
Honoré de Balzac, le Père Goriot (1835)
J’ajoute le commentaire que je viens de recevoir :
Ces chaussons étaient traditionnellement tressés dans des ateliers de prison et « tresser des chaussons en lisière » était synonyme, dans l’argot des voleurs, d’être en prison !
Le pis qui pouvait arriver, c’était que Raboliot se fît cueillir par les gendarmes. Alors, il tirerait un mois à Sancerre, chauffé, nourri pour rien, fabriquerait des chaussons de lisière, et reviendrait la mine florissante, avec un pécule dans sa poche.
Genevoix, Raboliot,1925
Illustration Gournay : Vous n’avez pas de chaussures, v’nez par ici… vous allez faire des chaussons de lisière.
… Mais c’était aussi une occupation pour les aliénés ou les aveugles. Louis Braille fut nommé « contremaître de l’atelier de chaussons de lisière et de tresse » à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles de Paris, alors qu’il mettait au point son alphabet, à l’âge de 14 ans… La valeur n’attend pas le nombre des années !
Alors les quilteuses d’aujourd’hui sont les héritières de cette longue tradition ! Si les lisières se réutilisent depuis la nuit des temps, certaines en font vraiment des quilts formidables :
Sauvez vos lisières ! C’est l’appel de Riel Nason qui publie son livre très bientôt ! Ce quilt est vu ici.
Pour en savoir plus, lisez le dossier « Modern Quilt » des Nouvelles n°128, magazine de France Patchwork, qui va arriver dans les boîtes aux lettres des adhérents dans quelques jours ! J’ai essayé de vous inciter à vous amuser avec ces petites bandes de rien du tout…
Quant à l’Arbre de Vie dans la rubrique des Modèles, vous verrez le quilt qui me l’a inspiré, de Karen Griska, par ici!
Il est un concept de psychologie qui concerne un thème que j’aime : la fièvre de la créativité ! Cet état d’esprit positif et jubilatoire a été analysé par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi (mais oui, même son nom incite à sourire) et a pour nom flow. Cela fait 30 ans qu’il étudie la psychologie du bonheur, les effets de la pensée positive et de la créativité, ce qu’il partage dans de nombreux livres.
L’étude de la créativité n’est pas une distraction élitiste, elle engendre un modèle de vie passionnant.
Flow, c’est le flux, le ruissellement, la circulation… C’est l’envahissement d’idées créatrices et positives dans un état d’hyper-concentration, quand on oublie tout le reste…
Le flow peut se manifester dans la plupart des activités humaines où il y a des décisions qu’on prend avec motivation, concentration et par intuition. Le musicien qui se met à improviser, le sportif qui invente un coup de génie pour gagner, la fameuse inspiration des artistes, cet état de conscience spécial donne un pic de jubilation encore un peu mystérieux…
Travailler… Ce n’est pas vrai que le travail est nécessairement déplaisant. Il se peut qu’il soit difficile, mais il est évident qu’il peut à la fois être agréable, et alors c’est souvent la part la plus agréable de la vie.
Après le nécessaire apprentissage, l’entraînement, le sampler de débutante ou les gammes de musique, chacun peut vivre cette jubilation intense, cette impression de quitter le temps et être à la fois sujet et objet, soi-même et ce qu’on fait. Les jours de grâce, c’est ce que je ressens dans mon atelier en créant au milieu de mes tissus, mais aussi à la rédaction d’un article sur un sujet qui me passionne ! Plus rien n’existe que LUI (ma création de tissus ou de mots) et MOI, ensemble hors du temps et de la réalité.
Tant de tissus, tant de possibilités…
L’attitude créative se décide et se cultive. Il faut se concentrer et se motiver, y engager pleinement son esprit. Peut-être l’étincelle vous tombe-t-elle parfois dessus, cette impression de vivre plus intensément… C’est tout ce que je vous souhaite !
Au « QuiltCon » la semaine dernière, l’exposition montrait une esthétique engagée, des messages jaillissant des œuvres, nul doute que les quilteuses contemporaines savent écouter la voix qui les mène à se dépasser…
Lancé officiellement le 14 novembre 2014, le projet Fibre Occitane aboutit sur une exposition de quilts ayant pour thème le patrimoine de notre région. C’est un événement porté par les déléguées France Patchwork des départements 09, 12, 31, 81 et 82 qui forment le Patch d’Oc. Nous nous approchons des dates de sa première exposition :
Ce thème a provoqué d’intenses réflexions, beaucoup de recherches et de découvertes sur le riche héritage historique et culturel. L’exposition va voyager jusqu’à fin 2017, afin de partager dans tous ces départements la beauté de la soixantaine de quilts créés à cette occasion. Je vous promets une exposition à nulle autre pareille !
L’exposition sera accrochée fin mai à Montauban (82), puis l’été à Lacaze (81) , début septembre à Albi (81)… Toutes les dates seront communiquées sur le blog Le Patchwork sur son 31.
Nous aurons la chance de pouvoir également exposer un quilt créé il y a déjà 16 ans par des quilteuses tarnaises, sous l’égide de Cécile Milhau :
Le Pastel en Pays de Cocagne, ouvrage collectif. Chargé de détails historiques et informatifs, ce quilt reste d’abord une oeuvre d’art !
Ce quilt vagabonda retrouvé sa région après un long périple et les visiteurs seront heureux de le (re)découvrir !
Vous avez apprécié les photos de Brigitte qui a visité pour nous le Festival de Dubaï ? Alors en voici d’autres en complément, montrant encore une fois la qualité et la diversité des inspirations de ces quilteuses :
MillemercisBrigitte !
Faisons un grand écart climatique, voici un mini-quilt venant du Canada qui est vraiment craquant :
Au secours, un bloc se fait la belle ! Mini-quilt de Denise Bursey-Penney, quilteuse du nord-est de l’Alberta, pour égayer son atelier. J’adore !!
Il est des quilts pour lesquels la perfection est requise, des œuvres de bravoure d’une beauté à couper le souffle. On connaît des ouvrages qui nous laissent sans voix, la bouche bée devant tant de minutie, de précision, de patience, orchestrés dans une harmonie divine…
La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.
Marcel Proust, A la recherche du Temps Perdu
Certains blocs comme l’étoile plumetée nécessitent à mon sens une certaine perfection :
En toute simplicité, j’ai fait cette étoile plumetée il y a quelques années en décoration de Noël. J’avais suivi les recommandations de France Aubert. Je ne l’aurais pas aimée à moitié bien faite, ici la précision est requise !
De nos jours, les quilteuses traditionnelles mettent toujours un point d’honneur à présenter des ouvrages impeccables, elles ont le goût du travail bien fait. Quelle satisfaction d’avancer un ouvrage difficile, exigeant, et de le terminer ! J’admire leur patience, leur compétence, leur goût. Si elles cousent à la main, elles éprouvent parfois cet état particulier proche de la méditation, occupant leurs doigts et laissant vagabonder leur esprit… Je garderai toujours le goût des quilts traditionnels, le socle de notre art.
Quilt de Légende (France Patchwork) de Nathalie Ferri
Cependant, lors des stages France Patchwork qu’organise la délégation 31, c’est amusant de voir le soulagement des personnes habituées au traditionnel à qui je dis : « oh ce n’est pas grave », « mais si, ça va bien », « pas la peine de défaire », « ces couleurs iront bien ensemble une fois entourées par les autres blocs »… Habituées à l’exigence de la perfection du travail traditionnel à la main, je passe parfois pour une originale qui se contente de peu ! Laisser quelques imperfections n’est pas un excès de laxisme de ma part, c’est souvent parce que nous avons intégré des marges d’erreur lors de la préparation, nous faisons des ouvrages communs très « scrappy », mais surtout nous acceptons l’imperfection.
Il ne faut pas croire que la perfection était l’obsession des quilteuses d’antan, cela n’entrait même que rarement dans leurs priorités. En revanche, elles usaient de beaucoup d’astuce et d’imagination, d’esprit de synthèse et d’adaptabilité pour « faire avec », autant pour les matières premières que leur temps disponible, et, finalement, faire des ouvrages uniques tout en utilisant des blocs classiques. Elles n’avaient ni magasin au coin de la rue… ni internet pour les dépanner !
Magnifique quilt pour enfant des années 1880. Dans la tradition du patchwork, il est unique. Unique, très esthétique mais imparfait : les bandes rouges n’ont pas la même largeur, les triangles ne sont pas distribués régulièrement, les rayures ne sont pas dans le même sens… J’ai presque honte de lister ces imperfections, car ce sont elles justement qui rendent le quilt si attractif à mes yeux !
C’est cet état d’esprit que certaines quilteuses souhaitent réhabiliter, y compris notre petit groupe d’Abeilles. Cela s’appelle simplement la créativité. Sans avoir une imagination débordante, on peut sortir de la copie à la lettre, on peut toujours mettre sa petite touche personnelle à un projet, c’est ce qui le rendra unique. C’est aussi ce que j’aime provoquer quand je présente un modèle simple que personne pourtant ne peut dupliquer, car fait d’assemblages de tissus collectés sur 35 ans ! Rappelez-vous ceci : le parfait est reproductible, l’imparfait est unique !
Modèle présenté des Les Nouvelles n° 127 (magazine France Patchwork) : impossible d’avoir les mêmes restes de tissus que moi, ni de faire les mêmes broderies inégales et spontanées ! Mais l’idée est lancée et je suis très heureuse de savoir que ce modèle est réinterprété avec des résultats souvent bien différents du mien : c’est le but !!! Vous pourrez le voir en compagnie d’une interprétation dans les bleus, au Salon Tendances Créatives de Marseille, stand France Patchwork.
C’est ainsi que souvent je gomme l’idée de perfection dans le patchwork, je préfère laisser exprimer la main qui coud un point pas tout à fait régulier, un angle un peu escamoté… Ce n’est pas un processus de laisser-aller, simplement le but n’est pas le même. Il n’y a pas obligation de résultat parfait, il y a transmission d’une impression, d’une sensation…
J’adore ce quilt parfaitement imparfait de Sujata Shah ! Si les triangles avaient été cousus dans les règles de l’art, le quilt aurait manqué de cette vibration unique. Si les couleurs avaient été parfaitement assorties, on aurait besoin de bien moins de temps pour le découvrir…
Laisser courir le flux de ses idées ne laisse pas grande place à la recherche de la perfection, ce n’est simplement pas la même expression, mais l’un n’empêche pas l’autre ! La créativité vient en se concentrant sur ce qu’on a envie de faire ; il existe un terme qui exprime cet état, c’est le « flow », que nous verrons d’un peu plus près très bientôt !
Ce post m’a été inspiré par un article du Huffington Post qui m’a bien intéressée, mais je trouve ses conclusions très condescendantes : Leave Perfection to those with litte Imagination, laissons la perfection à ceux qui manquent d’imagination. Je ne suis pas entièrement d’accord avec cette phrase, alors que le fond de l’article m’a passionnée. Pour les anglophones, la vidéo sur le wabi-sabi* est exquise.
Wabi-sabi : une manière de vivre qui s’attache à trouver de la beauté dans les imperfections-mêmes de la vie.
*Le wabi sabi est un concept esthétique japonais valorisant la beauté de l’éphémère, de l’imparfait, du modeste, de l’ancien, issus du travail du temps ou des hommes. Une vraie sagesse, une idée de la vie simple, sobre et heureuse. C’est l’enchantement du quotidien, le respect de la vie telle qu’elle est, bien loin de la standardisation et la recherche de la perfection du neuf.
Je dédie cet article à mon amie argentine Ana qui fête aujourd’hui son anniversaire ! Je sais qu’elle adhère au patchwork créatif et partage ces idées.