Les débuts de la machine à coudre (MAC2)

Comme moi probablement, vous entendez parler des machines à coudre Singer depuis votre tendre enfance. Il y en avait peut-être une dans votre foyer. Et vous aussi sans doute, vous étiez persuadée que c’était un nom français. On ne se posait pas la question, c’était évident. Et pourtant…

Singer, cela veut dire aussi bien en anglais qu’en allemand le chanteur, avec une prononciation différente. C’est bien d’Allemagne, de Francfort, que venait Adam Singer, Américain de première génération. Eut-il un ancêtre chanteur ? L’histoire est un peu plus compliquée, il s’appelait dans son pays natal Reisinger, et il se fit enregistrer, à son arrivée à New-York en 1803, simplement Singer, pour couper les liens avec sa famille sans doute, et partir d’un bon pied dans le pays de tous les possibles. Il ne se doutait pas que son plus jeune fils Isaac, le 6e, changerait le monde du textile avec ses machines à coudre et deviendrait richissime !

On apprend cependant dans notre pays que Barthélémy Thimonnier fut le créateur de la machine à coudre. Qu’en est-il ?

Barthélémy Thimonnier 1793-1857

L’histoire des inventions montre presque toujours qu’à un moment, plusieurs personnes ont des idées similaires. C’est dans l’air, dans plusieurs pays. Il y a comme un degré de maturation pour que des envies, des idées se forgent et se réalisent finalement. Dans le monde des machines à coudre, les prémisses ont lieu pendant presque 100 ans, de la création d’une aiguille pour couseuse sans mécanisme connu de Weisenthal en 1755, à la machine à coudre fonctionnelle de Howe en 1846 très proche de celle conçue par Walter Hunt en 1834, en passant par celle de Thimonnier en 1830. Plusieurs dizaines d’inventeurs sont répertoriés à cette époque. L’envie de mécaniser le geste répétitif du tailleur et de la couturière turlupine les cerveaux de nombre de personnes, un peu partout en Europe et aux USA. Ce sont ceux qui s’affranchissent du mouvement humain de la couture qui sortiront leur épingle du jeu.

C’est la première fois qu’on innove vraiment dans le domaine de la couture, même si les matières premières ont changé.

Aiguilles en os au Musée de Toulouse : elles sont âgées de 12 000 à 17 000 ans, déterrées dans la région toulousaine. Les tissus n’existaient pas encore, les fils venaient soit du règne végétal, soit du règne animal (fibres, nerfs, etc., tout ce qui est long, solide et fin) Les plus anciennes aiguilles trouvées, en Sibérie, dateraient de 50 000 ans. On cousait donc bien avant la création de l’écriture (il y a 5 300 ans), ou même de l’agriculture (il y a 12 000 ans).

En ce qui concerne les machines à coudre, le premier qui réussit à avoir des résultats plus que convenables est Barthélémy Thimonnier. Sa couseuse en bois, brevetée en 1830, pouvait faire 200 points à la minute au lieu de 30 par un tailleur. Il décrocha de suite un gros marché de l’État : coudre d’urgence des uniformes pour l’armée, destinés à la colonisation de l’Algérie. 80 machines furent fabriquées, mais ce premier atelier de confection mécanique au monde, situé à Paris, fut vandalisé peu de temps après par des ouvriers-tailleurs qui craignaient cette innovation. Fin de l’expérience.

Modèle reconstitué de la Première machine à coudre de Thimonnier© Musée des arts et métiers, Cnam / Photo Pascal Faligot

Cette première machine de 1830 reprenait le geste des brodeuses que Barthélémy Thimonnier avait attentivement regardé dans la région lyonnaise, brodant un point de chaînette à l’aide d’un petit crochet. Les machines de Thimonnier auront toujours un seul fil qui fait des coutures en point de chaînette, même s’il invente ensuite le point arrière et autres améliorations pour arriver à une couseuse-brodeuse. Sa vie est remplie d’efforts, d’obstinations, de génie mais de rendez-vous manqués, de guigne…

Article trouvé par ici.

Malgré la reconnaissance de l’utilité de ses machines, les éloges de la presse, les premiers prix d’innovation, Barthélémy meurt dans la misère en 1857, alors que d’autres machines à coudre connaissent outre-Atlantique un fantastique essor depuis plusieurs années.

Par ailleurs, je me souviens que ma première machine à coudre, un modèle pour enfants des années 1960, faisait de même : un point de piqûre dessus, un point de chaînette dessous, et une seule bobine de fil nécessaire : le pur système Thimonnier !

Quel est le défaut principal de ce système, vite oublié (à part pour les jouets !) ? Je me le suis demandé, avant de me rendre compte que si le fil craque, ou que la couture est coupée : tout se défait, encore plus facilement qu’une couture piquée à la main… Je ne pourrais pas recouper mes coutures au cutter en coupe créative avec une telle couture !

Pendant ce temps, plusieurs pays européens revendiquent un inventeur de machine à coudre, mais c’est aux États-Unis que se dessine l’avenir. De nombreux cerveaux carburaient pour inventer la couture mécanisée autrement. Ont-ils connu le système Thimonnier ? Sans doute. Elias Howe est, pour les Américains, le vrai inventeur de la machine à coudre, celui qui a déposé le brevet qui fait foi.

Elias Howe (1819-1867)

Il est en effet l’inventeur officiel du système connu encore aujourd’hui, une couture faite de deux fils qui se nouent pour faire une couture rapide et solide. Son mécanisme, avec l’aiguille renversée et le chas près de la pointe, fut breveté en 1846, avec 250 points à la minute. Ce que faisait une couturière confirmée en 14 heures, il le réalisait en une heure. Mais cet homme ne fit pas fortune en construisant des machines à coudre mais grâce à son brevet : il fit des procès à tous ceux qui utilisaient son invention, parmi lesquels Isaac Singer, lequel dut verser des royalties annuelles à Howe.

La machine originale de Howe datant de 1846 – photo de 1896.
Modèle Howe plus récent, avec le système à pédales inventé par Singer, visible à Villeneuve d’Ascq au Musée de Plein Air.

Un mot tout de même sur Walter Hunt, prolifique inventeur qui créa le principe de sa première machine à coudre en 1834, avec toutes les innovations officialisées par Howe 12 ans après, par brevet. Pourquoi Hunt n’a-t-il pas déposé son brevet et exploité son invention ?

Walter Hunt (1796-1859)

Walter Hunt trouvait que sa création était une machine à créer du chômage ; sa femme et sa fille dirigeant un groupe de couturières, elles voyaient ces machines d’un mauvais œil… Cette fois-ci, les femmes ne furent pas bonnes conseillères !

Pour attester une invention, le dépôt d’un brevet fait foi.

Si la postérité ne le compte pas officiellement comme inventeur de la machine à coudre, il créa beaucoup d’autres objets ou mécanismes : je retiens le stylo-plume, avec sa réserve d’encre, et l’épingle de sûreté, qui diffère de la fibule antique par son effet ressort.

Walter Hunt déposa le brevet pour l’épingle de sûreté en 1849. Cette épingle s’appelle aussi Épingle à nourrice, Épingle double, Épingle anglaise ou
Épingle imperdable (en Suisse romande)

Walter Hunt mourut dans la misère, aucune de ses inventions ne le rendit riche.

Reproduction d’une machine à coudre de Walter Hunt – modèle de 1854. On sait qu’Isaac Singer profita de plusieurs particularités malignes de la machine de Hunt pour améliorer le système de Howe.

D’après ce qu’on sait, Hunt et Howe ne se copièrent pas, ils eurent les mêmes intuitions au même moment. L’un déposa officiellement sa création, l’autre pas.

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Viendront ensuite de nombreuses améliorations comme le mouvement par pédale par Singer au lieu de la manivelle, ce qui libère les deux mains pour guider le tissu, le mouvement de haut en bas de l’aiguille, toujours par Singer (les modèles de Hunt et Howe faisaient bouger l’aiguille en rotation ou sur le côté)… Je vous passe la kyrielle d’innovations qui suivront, mentionnons seulement le point zig-zag (1871 en Allemagne), l’électrification de la machine (Singer), puis l’électronisation… La machine à coudre permit de créer des usines textiles pour fabriquer des vêtements infiniment moins chers, offrit du temps aux femmes au foyer avec la rapidité d’exécution ou, justement, l’achat des vêtements tout faits. Si le prêt-à-porter faillit mettre un coup fatal aux machines à coudre familiales après la seconde guerre mondiale, nous avons, avec notre passion de la couture et du patchwork, redonné de l’essor à ces machines que nous aimons tant !

La machine à coudre est la première machine destinée aux femmes.

Les inventeurs sont des hommes, les ouvriers les fabriquant aussi, mais les utilisateurs seront des femmes, et cela va changer leur statut. Au XIXe siècle, le mariage était un contrat qui rendait les femmes mineures comme les enfants, sous l’autorité totale des hommes. L’amour n’était pas toujours au rendez-vous, surtout quand c’étaient les parents qui décidaient des unions. Elles se devaient d’être des maîtresses de maison parfaites et si elles gagnaient de l’argent, elles devaient donner leur salaire à leur mari. La machine à coudre offrit des emplois salariés aux femmes, car ce furent elles qui furent embauchées pour coudre sur les machines industrielles. Même si le travail était fastidieux, cela contribua à leur indépendance : cela favorisa le choix de se marier ou pas, de rester mariée ou pas. Elles gagnèrent aussi de l’indépendance à la maison : possibilité d’être couturière rémunérée chez soi, temps économisé sur le travail domestique, et aussi la joie de créer pour le plaisir ! Du patchwork, par exemple, dès les années 1860…

La couture à la main, avant les machines à coudre, était une corvée domestique dévoreuse de temps pour la plupart des femmes, et un travail délégué aux tailleurs et couturières pour la petite minorité la plus aisée. Il fallait tout coudre à la maison, rien ne s’achetait tout fait !

De nos jours, la différence sociale est bien moins ostensible du point de vue vestimentaire. Bien sûr, la coupe, la qualité des matières premières sont différentes entre une personne qui s’habille avec des vêtements coûteux et une adepte de fast fashion, mais regardez le contraste entre une femme de la bonne société victorienne et une laitière londonienne en 1871. Imaginez la différence d’heures nécessaires pour confectionner les deux tenues…

Le prix de vente de la machine à coudre restera un point crucial, Singer le comprit et innova pour rendre ce rêve possible : une machine à coudre dans chaque foyer ou presque (80% des foyers aux USA en 1900) !

Cet article fait partie d’une nouvelle série sur mon blog,
sur le thème de la machine à coudre,
signalée par un MAC (pour Machine à coudre).
Je parlerai plus longuement d’Isaac Singer le 18 février !
Katell

Je vous rappelle nos rendez-vous avec l’exposition Ma Bro : à Fils Croisés Pontivy (inscrivez-vous à nos ateliers !) du 12 au 15 mars et à Pour l’Amour du Fil Nantes du 15 au 18 avril !

Au revoir en breton !

4 commentaires sur « Les débuts de la machine à coudre (MAC2) »

    1. L’Histoire permet de remettre en perspective la chance que nous avons de vivre en ce moment, car nous souvent avons tendance à dire que c’était mieux avant. Cette petite série est tournée vers les gens plus que la technique, j’espère qu’elle trouvera son public !
      Merci pour ton intérêt Marie !

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    1. J’ai eu moi aussi cette machine à coudre qui faisait du point de chaînette, et à l’époque, mon papa ingénieur et chauvin m’avait raconté l’invention de Thimonier.

      En étudiant le fonctionnement de la machine à quilter Baby Lock Sashiko au salon pour l’amour du fil il y a 2 ans, j’ai réalisé qu’elle réalise aussi une sorte de point de chaînette.

      La revanche de Thimonier ?

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