Nous ne parlerons pas aujourd’hui de machines à coudre, mais de quelques retombées de la fortune amassée par Isaac Singer grâce à sa multinationale, en survolant la vie de son épouse Isabella, et de sa fille Winnaretta.
Un bon jour pour raconter la vie d’une Isabelle : bonne fête à toutes les Isabelle,
ma chère petite sœur en premier !
Isabella Eugénie Boyer Summerville Singer Reubsaet Sohège (j’appose les noms de ses maris à la suite, après son nom de jeune fille) a épousé Isaac Singer à l’âge de 22 ans, alors qu’Isaac en avait déjà 52. Un couple très différent de celui qu’il forma avec ses femmes précédentes.
D’où vient Isabelle ? – ou Isabella, comme on veut ! De père français et de mère britannique, elle avait les codes et la prestance pour accompagner Singer dans les soirées mondaines. On la qualifiait souvent de plus belle femme d’Europe : quelle gloire pour Isaac !

Ils se rencontrèrent, selon toute vraisemblance, dans l’hôtel parisien que dirigeaient les parents d’Isabelle, en 1860. Elle était mariée à un Américain (Summerville) mais tomba éperdument amoureuse du flamboyant Isaac, avec lequel elle voyagea dans toute l’Europe, pendant près de deux ans. Lui était divorcé de Catherine depuis 1860, elle se libéra de son premier mari. Les ventes de machines à coudre s’envolaient, l’argent entrait bien plus qu’ils n’en eussent jamais rêvé. De retour à New-York, ils emménagèrent dans une grande maison de la 5e Avenue. Ils se marièrent en janvier 1863, Isabelle étant enceinte de huit mois.
Contrairement aux femmes précédentes, elle ne se plaint pas de son mari, peut-être était-il enfin vraiment amoureux de cette jeune beauté, intelligente et cultivée. La situation n’est pas comparable non plus : les autres avaient subi ses innombrables infidélités, avaient assisté à son succès grandissant, étaient restées sans grande éducation et souhaitaient obtenir la plus grande part possible du gateau financier.
Harcelé par ses ex qui voulaient toujours plus d’argent et par les journalistes en mal de sensation, Singer supportait de moins en moins la vie à New-York, alors qu’il aspirait à une vie plus authentique avec sa jeune femme. Si le couple n’était pas bien accepté dans la haute société de New-York en raison de la mauvaise réputation d’Isaac, ils étaient adulés en Europe. Tous deux étaient devenus amateurs d’art et les six enfants qui viendront de leur union (Adam né en 1863, Winnaretta 1865, Washington 1866, Paris 1867, Isabelle 1869 et Franklin 1870) vivront dans le luxe et le goût des belles choses.
C’est l’époque où la compagnie Singer change de statut (1863-1865) ; Clark propose un accord financier qui intéresse hautement Singer, valide à condition… qu’il quitte les USA : la réputation calamiteuse de Singer était contre-productive dans l’Amérique où chaque héros se doit d’être parfait. Les étoiles sont donc alignées vers un départ ailleurs : le couple choisit sans hésitation Paris, ville où ils se rencontrèrent.

Isaac, sa femme enceinte presque à terme et leurs deux enfants prirent le bateau SS City of Washington le 1er avril 1866 vers l’Europe, Isaac laissant derrière lui au moins 18 enfants, tournant le dos au pays où il naquit et fit fortune. C’était un voyageur dans l’âme, son enfance vagabonde l’avait ainsi formé. Il ne revint jamais en Amérique. À bord, Isabelle donna naissance à un petit garçon qu’ils nommèrent Washington, d’après le nom du bateau ! Autre grossesse, en 1867 à Paris, le bébé fut baptisé… Paris, puis vinrent Isabelle Blanche et Franklin, toujours à Paris. Dans la Ville Lumière, la vie fut belle, ils étaient entourés de l’ensemble des intellectuels et des artistes qui faisaient la gloire de la ville. Une ambiance que retrouvera Isabelle plus tard, ainsi que leur fille Winnaretta.

La guerre franco-prussienne toucha dramatiquement Paris en 1870, l’armistice en faveur des Prussiens en janvier 71 fut considéré comme une trahison. La population était affamée et humiliée. Cela conduisit à La Commune, mouvement de survie et de grand chambardement.

Les Singer quittèrent Paris avant l’armistice pour s’installer à Londres. Après le cauchemar, la félicité, jusqu’à ce que la santé d’Isaac ne se détériore dès l’automne suivant en raison de la pollution de l’air et du manque général d’hygiène dans cette grande ville. Ils choisirent la région anglaise au climat le plus doux, la Riviera anglaise, dans le Devon, au bord de la mer.
Tous deux cherchèrent un grand terrain bien placé ; ce fut à Pleignton (touchant Torquay, fief d’Agatha Christie qui y naîtra en 1890, Sud-Ouest de l’Angleterre), un hameau endormi qui changea de statut dès lors que le couple s’y installa. Il y avait beaucoup de travail avec cet énorme chantier, l’argent commença à couler à flot pour tous, avec la construction d’un palace. Un architecte renommé fut chargé de concrétiser les visions de l’inventeur et de la femme de goût, qui décidèrent de tout, jusqu’au moindre matériau. On y compte 115 pièces !

Singer l’appelait toujours son wigwam, d’après les habitations traditionnelles des Amérindiens. Le couple et les enfants adoraient cette maison, c’était leur happy place ! Ce qui me rappelle ce quilt de tipis (ou wigwams) que j’avais fait en 2021, nommé My Happy Place :

Mais Isaac ne la vit pas terminée, il mourut en 1875. Il légua cette maison à sa femme, mais le filou ajouta qu’elle pouvait y vivre tant qu’elle ne se remarierait pas… Elle alla donc vivre à Paris pour cause de futur remariage, et c’est son fils Paris (il faut suivre…) qui en fit au début du XXe siècle le Versailles qu’on peut visiter de nos jours, au prix de travaux faramineux (maison devenue propriété de l’Etat).

Isabella s’installe à Paris à 35 ans avec son nouveau mari, le violoniste de renom hollandais Victor Reubsaet, qui décéda en 1887, puis en 1891 se remaria avec Paul Sohège, collectionneur amateur d’art.
Une grande question enflamme les esprits : Isabella fut-elle le modèle du visage de la statue de la Liberté ?
Miss Liberty, appelée officiellement La Liberté éclairant le Monde, fut créée à cette époque d’après une idée d’Edouard de la Boulaye, pour célébrer les liens de la France et des États-Unis, 100 ans après leur indépendance (1776). Ce projet fut confié à Auguste Bartholdi en 1870, avec comme architecte Viollet-le-Duc, remplacé à sa mort en 1879 par Gustave Eiffel. Construite à Paris sur un temps plus long que prévu, elle fut sectionnée pour le transport en 1886 et reconstruite sur une île repérée par Bartholdi dès 1871, à l’entrée de New-York. Dix ans après l’anniversaire du centenaire, la statue était inaugurée.
On connaît son impact, quand les émigrés européens arrivaient en bateau à New-York, ils étaient accueillis à partir de 1886 par ce symbole exaltant :

Baltholdi ne dira jamais qui posa pour le visage de la statue. Le brevet déposé stipule « Une statue représentant la Liberté éclairant le monde, qui consiste, fondamentalement en un personnage féminin drapé, avec un bras levé, portant une torche, alors que l’autre tient une tablette gravée, et avec un diadème sur la tête, en substance comme indiqué plus avant. ». Il est ajouté que le visage de la statue possède des « traits classiques mais graves et calmes ».

On dit bien souvent que ce fut Isabella, même si la ressemblance n’est pas frappante. C’était alors une jeune femme de cette société parisienne qui rayonnait autour des artistes en vue, une des plus belles disait-on à l’envi, ce qui rend l’hypothèse très plausible. Apparemment, elle seule revendiqua d’avoir posé pour Bartholdi, on dit même qu’elle lançait dans les soirées, levant sa coupe de Champagne comme une torche : « À la liberté ! ».
La vie d’Isabella fut épique et romanesque, un livre ou un film dédié à cette personnalité du monde artistique de la Belle Époque à Paris aurait du succès !

Sa fille Winnaretta, appelée Winnie, 20e enfant officiel d’Isaac et 2e avec Isabella, ne fut pas en reste, elle suivit et dépassa sa mère dans le mécénat artistique à Paris. Par son second mariage avec Edmond de Polignac en 1893 de 30 ans son aîné (même écart que ses parents), elle devint Princesse de Polignac. Ce fut un mariage heureux mais non consommé, les deux étant homosexuels : Winnie et Edmond formaient un couple à l’harmonie qui leur appartenait.

Une anecdote racontée par Marcel Proust : Edmond et Winnie ne se connaissaient pas encore, ils assistèrent à la même vente aux enchères pour le tableau de Monet : Champs de tulipes à Haarlem, peint en 1886. Edmond raconta plus tard à Proust : “Quelle rage, je ressentis ! Ce tableau était emporté par une Américaine qui porte un nom que je maudis !”. Puis il ajoute ironiquement : “Quelques années plus tard, j’épousais l’Américaine, et devins propriétaire de ce tableau !”. Edmond n’en profita malheureusement pas longtemps, il se marièrent en 1893 et il décéda en 1901.

Winnie fut, par sa fortune et son goût, la mécène de tous les musiciens avant-gardistes : Ravel, Stravinsky, Satie, De Falla, Fauré, Debussy… Elle était une proche amie de Marcel Proust, qui, lorsqu’il décrivait les Salons de littérature et de musique parisiens, s’inspirait directement de celui de Winnie et d’Anna de Noailles. Winnie côtoya tous les artistes du début de XXe siècle à Paris, la liste est interminable !

Winnie fut une amie très proche de l’écrivaine Colette, avec qui elle tint une correspondance très suivie pendant des décennies.
Le salon parisien de Winnie se tenait rue Henri-Martin (à présent 43 avenue Georges Mandel, 16e arrondissement), et son salon italien était dans son palace à Venise.


Pendant la première guerre mondiale, elle aida financièrement Marie Curie pour transformer des limousines en studios de radiographie ambulants alors que d’autres efforts furent faits par son frère Paris, ouvrant Oldway Mansion aux blessés.



Les autres enfants d’Isabelle & Isaac réussirent chacun à leur manière, côtoyant eux-aussi des personnes encore connues de nos jours, comme leur fils Paris qui eut un enfant, Patrick, avec la célébrissime danseuse Isadora Duncan. Tous les fils aimèrent passionnément les chevaux. Adam, l’aîné, fut pionnier dans tout ce qui se pilote, les voitures, les yachts et surtout il fut un brillant aviateur, l’un des premiers au monde. Washington fut un grand propriétaire de chevaux de course. Quant à Paris, il ne retourna jamais dans le Devon, sa nouvelle vie « d’homme de luxe » se passa à Palm Beach.
De nos jours, la fortune Singer ne survit que dans certaines Fondations, comme celle de Winnie, la Singer-Polignac, mécène dans les domaines artistiques, sciences humaines et médicales. À noter que les 18 enfants américains eurent leur part d’héritage, mais étant données les sommes en jeu, cela prit un temps infini pour clore le dossier.

C’est ainsi que se termine – temporairement peut-être –
cette série consacrée à la révolution créée par les machines à coudre !
Katell





Bonjour, et merci pour toutes ces recherches et ce récit qui m’ont passionné. Très belle journée à vous.
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Merci Maryse ! C’est amusant de savoir que les bénéfices de Singer aux USA ont profité aux arts en Europe ! Tant mieux 😃
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Ho la la, quel article, fouillé, précis, bien illustré. Encore un bonheur à lire et relire pour découvrir la vie de cet homme peu ordinaire et de sa 3ème épouse à l’intelligence rare en plus de sa beauté.
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Grâce à la biographie d’Alex Askaroff, je suis entrée dans cette famille incroyable…
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Une vie extraordinaire pour une femme qui devait avoir aussi un sacré tempérament ! J’ignorais que la Winnie de Colette était une fille Singer.
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Je l’ai appris également ! C’est tout de même bizarre que personne ne parle de cette parenté. J’ai cherché s’il n’y avait pas 2 Winnie, mais non il n’y en a qu’une !
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Merci Katell d’avoir pris le temps de nous parler de ces personnes hors du commun.
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Ce sont des destins originaux !
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Passionnant ! Merci Katell.
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Merci Renée ! Et cette fois-ci, pas de livre tentateur 😉. Je t’embrasse fort !
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Non mais, quelle histoire !!! Merci Katell.
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Oui, une sacrée vie romanesque !
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