ST – Modern Style 3

Notre deuxième couple Modern Style vit à Vienne. Son frère à lui, sa sœur à elle étaient mariés ensemble, configuration familiale naguère fréquente – ce fut le cas chez mes grands-parents bretons. Mais notre couple Modern Style a préféré ne jamais s’installer ensemble. Moderne au point qu’Emilie resta la maîtresse principale de Gustav pendant 28 ans, mais qu’il eut, dit-on, 14 enfants illégitimes officiels… avec d’autres femmes ! D’aucuns considèrent qu’ils furent couple artistique mais chaste… une question people qui restera en suspens !

Ce couple est formé d’Emilie Flöge et Gustav Klimt.

Au centre de l’Europe à Vienne, à la fin du XIXe siècle, la ville se modernise dans un tourbillon d’optimisme, tandis que Sissi l’Impératrice habite de manière très intermittente dans le palais de Schönbrunn. Gustav Klimt (1868-1918) devint peintre attitré pour de grandes fresques murales dans les bâtiments officiels.

En 1891, Emilie n’est « que » la belle-sœur de Klimt, elle a 17 ans. On apprécie la qualité de ce portrait, avant les bouleversements amoureux et artistiques.

Son style artistique classique, influencé par de nombreux mouvements du passé et notamment de l’Antiquité, change avec l’esprit de rébellion qui couvait en lui, qui se concrétise dans les 5 dernières années du XIXe siècle : il devient l’instigateur de la Sécession viennoise, le manifeste Modern Style autrichien, grand mouvement éclectique mené par une vingtaine d’artistes, avec comme point commun l’envie de tout changer ! L’art doit se trouver au centre de la vie, et non un élément de décoration secondaire réservé à l’élite.

Un peintre et typographe, le hambourgeois Otto Eckmann (1865-1902), créa une belle police d’imprimerie Modern Style, qu’il qualifiait inspirée, sans surprise, de la calligraphie japonaise et médiévale :

Voici le splendide Palais de la Sécession de Vienne, avec sa devise :  À chaque époque son art, à tout art sa liberté (je reprends les diverses traductions trouvées pour la devise bien plus ramassée en allemand : Der Zeit ihre Kunst. Der Kunst ihre Freiheit !) et à gauche l’affiche de la première exposition, avec Thésée et le Minotaure, signée Klimt natürlich (1898) :

C’est pendant cette révolution artistique que Klimt, grand séducteur, tomba durablement amoureux d’une silhouette longiligne, d’une tignasse flamboyante : Emilie Flöge (1874-1952), sa belle-sœur, couturière de formation, femme d’affaire, styliste de génie, qui fonda avec ses sœurs d’abord une école de couture, puis une maison de couture avant-gardiste en 1904.

Le couple en vacances sur l’Attersee

Emilie est une vraie casse-cou, elle s’essaie à tous les sports possibles (vélo, voiture, escrime, boxe, tyrolienne…) et Gustav tente de la suivre ! Elle l’a sorti de la profonde dépression qui l’avait saisi à partir de 1892, à la mort successive de son père et de son frère le plus proche, beau-frère d’Emilie. Ils vont en vacances d’été ensemble à partir de 1897 dans le Tyrol, dans la famille d’Emilie (Attersee) et c’est là que Klimt commence à peindre des paysages, de si beaux tableaux… Lui, citadin, découvre le bonheur de la nature, accompagné de la femme qu’il aime. Et son style évolue radicalement.

On a beaucoup de photos de la belle et espiègle Emilie. Parmi elles ci-dessous vous pouvez voir le premier tableau d’un style qu’inaugure Gustav en 1902, la peignant en bleu dans une Reform Kleid, une robe sans corset, contrastant merveilleusement avec ses cheveux roux :

En 1908, au premier plan, Emilie puis Klimt, et la mère et les sœurs d’Emilie dans le parc Oleander près du lac Attersee. Les robes larges sont les fameuses robes « réforme » inventées par Emilie, donnant une liberté de mouvement complètement nouvelle pour les femmes.

Emilie devint la muse éternelle de Klimt, elle lui fit évoluer son style et réciproquement, et il sacralisa la beauté de la femme et sa fusion avec la nature typiquement Modern Style, dans une richesse byzantine hypnotique. Emilie est le modèle de l’iconique Baiser et de bien d’autres chefs d’œuvre de Klimt.

On peut admirer ce tableau légendaire à Vienne, au Palais du Belvédère. C’est, selon toute vraisemblance, Gustav et Emilie magnifiés sur 180 x 180 cm, peinture de 1908-1909. Tout est symbolique : on retrouve des signes de la masculinité (les rectangles noir & blanc) et de la féminité (les fleurs multicolores) parmi les plus flagrants. Le tableau fait penser à des mosaïques byzantines et l’usage des feuilles d’or n’est pas étonnante, pour un fils d’orfèvre !

Le couple symbolise la vie bohème, la liberté des corps et des esprits dans cette Vienne tiraillée entre traditionalisme et modernité.

Beaucoup de détails décoratifs rendent le portrait d’Adèle Bloch-Bauer somptueux : on reconnaît à la fois des influences orientales, égyptiennes, byzantines… Le Modern Style fait voyager !

Klimt garde une préférence pour les brunes et les rousses. Il est très demandé pour faire le portrait des belles femmes aisées de Vienne ; ainsi peint-il Adèle Bloch-Bauer à la demande de son époux en 1907, juste avant Le Baiser. On y voit une femme fatale et sensuelle, au décor qui rappelle les mosaïques de la basilique de Saint-Vital de Ravenne (en Italie du Nord, datant du VIe siècle, mélange d’art romain et byzantin, dont les mosaïques à fond d’or ont inspiré Klimt). Ce tableau a une longue histoire, car il a été volé par les Nazis, le collier d’Adèle du tableau s’est retrouvé au cou de la femme de Göring… et le tableau dans un Musée de Vienne. La nièce d’Adèle, devenue Américaine, a réussi à récupérer le bien de sa famille : vous pouvez voir, à ce sujet, le brillant film La Femme au Tableau de Sam Curtis, avec Helen Mirren.

Emilie vécut bien plus longtemps que le peintre (mort d’apoplexie et/ou grippe espagnole en février 1918) et contribua à l’évolution de la mode féminine européenne, à l’instar de Coco Chanel et Christian Dior qu’elle avait rencontrés plusieurs fois au cours de ses voyages. A l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, elle dut fermer son magasin et atelier, où elle avait fait travailler jusqu’à 80 personnes. Puis, elle créa encore chez elle, là où se trouvaient tous ses trésors, y compris la moitié de l’héritage de Klimt, des centaines de lettres, dessins, tableaux, objets personnels etc. Un feu brûla tous ses souvenirs, et cette somme inestimable de témoignages de la vie de Klimt, en 1945. Elle travailla à Vienne jusqu’à sa mort en 1952.

Emilie Flöge ne s’est jamais mariée.

On ne saura jamais combien de tableaux de Klimt ont été détruits au cours de cette guerre, victimes collatérales de la folie des hommes.

Klimt portait des blouses en lin teintés d’indigo, avec des épaulettes brodées à la main. Seule une a survécu, une autre est reproduite, les deux sont visibles dans son atelier de Vienne.

J’ai écrit plusieurs articles sur ce peintre qui entre si facilement dans notre monde textile, c’est par ici !

Quel quilt avais-je choisi dans Sacrés Tissus pour accompagner ce couple ? Eh bien, j’avais des idées nouvelles mais plus trop de temps, et finalement je me suis satisfaite de My Happy Place, terminé depuis 3 ans, ce quilt fait entièrement de tissus Neelam à l’occasion de nos 10 ans (leur entreprise et mon blog naquirent tous deux en avril 2011). Il est bien joli ce quilt, avec ce fond noir et la brillance de la soie, du coton perlé… C’est mon fils qui l’a chez lui à Bordeaux, il y tient beaucoup et cela me fait très plaisir.

J’associe Klimt aux contrastes mats et brillants, aux jeux de lumière intense. Ce quilt mural réunit des cotons mats et des soies qui accrochent la lumière avec des triangles ressemblant à des tipis, ces petites cabanes qui font rêver tous les enfants, mais aussi des décorations dans plusieurs tableaux de Klimt ! Et il correspond bien à ce peintre, qui n’éprouvait pas le besoin de beaucoup voyager, à part le nord de l’Italie et l’Attersee : Vienne était sa happy place, et vous pouvez visiter avec moi son dernier atelier !

Quand j’étais petit, je pensais qu’être à la maison c’était avoir un toit,
 une certaine sécurité et de quoi manger.
 Tu m’as montré qu’il ne s’agissait pas d’un lieu physique,
 mais d’un sentiment engendré par ceux qu’on aime.
 Tant que je suis avec toi, je suis à la maison.
Atlas dans Les Sept Sœurs, tome 8 – Lucinda Riley

Klimt avec Emilie, c’était un couple atypique, à accepter comme tel, ils étaient bien ensemble et, où qu’ils fussent, ils étaient à la maison.

Encore un couple Modern Style à visiter,
et puis un artiste tout seul, si seul… À bientôt !
Katell

25 commentaires sur « ST – Modern Style 3 »

  1. Ohh!… Comme j’aime lire tes articles. Klimt est toujours une inspiration pour les quilteuses, et il est bien de savoir un petit peu plus sur les motifs que lui ont inspiré à peindre.

    Merci Katell!

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    1. Dans mon brouillon de livre, je ne pouvais pas autant développer ces sujets, je suis donc très heureuse de pouvoir partager en détails les relations de ces couples exceptionnels.

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  2. Merci Katell pour ce bel article.
    Avec une liberté de l’esprit et des corps un peu perdus actuellement. Liberté qui se perd …C’est pour cette raison que Klimt est très inspirant actuellement pour beaucoup de personnes.

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    1. Oui, on nous met tant de contraintes, tant de normes… Ce matin, je visionnaire des archives de l’INA avec des extraits d’une pièce de théâtre dans les années 1970 avec Violaine Barret toute jeune (quilteuse comédienne), quelle joyeuse liberté en ce temps !

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  3. Encore du bonheur à te lire. Je connaissais Klimt bien sûr mais pas sa vie comme tu nous la présentes.

    Ton immense culture artistique nous enrichit toutes. Merci.

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    1. J’ai adoré ma semaine passée à Vienne il y a une dizaine d’années, je ne connaissais Klimt que par ses peintures les plus connues. Connaître son parcours rend ses oeuvres encore plus belles !

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  4. Mais que j’aime Klimt ! Merci pour ton article très complet qui m’a permis de découvrir de nouvelles informations sur ce peintre et sa muse.

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  5. Passionnant ! Et ça me renvoie à de magnifiques longues vacances à Vienne en 2003. Une ville d’une richesse artistique extraordinaire dont on ne peut pas faire le tour en trois semaines, hélas. Et me revient à l’esprit le Musée d’art de la Haye qui possède une de ces grandes peintures à laquelle il dédie une salle quasiment à elle seule. Il faut que j’aille la revoir à mon prochain séjour là-bas …

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      1. La Haye ! C’est là qu’habite la Jeune Fille à la Perle également. Je vais la saluer assez régulièrement, elle est d’une telle beauté ! Je te sers de guide quand tu décides d’y aller !

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  6. Passionnant ! Et ça me renvoie à de magnifiques longues vacances à Vienne en 2003. Une ville d’une richesse artistique extraordinaire dont on ne peut pas faire le tour en trois semaines, hélas. Et me revient à l’esprit le Musée d’art de la Haye qui possède une de ces grandes peintures à laquelle il dédie une salle quasiment à elle seule. Il faut que j’aille la revoir à mon prochain séjour là-bas …

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  7. J’ai adoré visiter la maison de Klimt à Vienne. J’ai encore dans les yeux les détails architecturaux de la villa et surtout les vêtements simples mais tellement chics. Merci pour ce bel article et les précédents. Je les savoure avec une lecture différente 😉 Bises

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  8. Et bien tes articles sur le modern style m’ont fait plonger dans ma bibliothèque et j’ai retrouvé les livres de mes révisions : William Morris mais aussi Beardsley, Horta en Belgique et j’ai eu la chance il y a une dizaine d’années d’aller 4 jours à Bruxelles dans le quartier ou il a construit plusieurs bâtiments, pendant que « mes hommes » se reposaient je me suis perdue dans le quartier , j’ai pu visiter une maison dans son jus mais restaurée avec tous les meubles qui m’ont rappelé ma 1° année parisienne au 60 rue la Fontaine à Paris , hôtel particulier construit par Guimard et utilisé comme annexe par le foyer des lycéennes. notre salle d’études était l’ancienne salle à manger avec meubles de Guimard ! Maintenant c’est une association qui a pris les lieux sous son aile.

    Bref cette époque est très intéressante y compris au niveau littéraire

    A+

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      1. Un regret : lors de la rénovation de galeries Lafayette ils ont supprimé définitivement le magnifique escalier de Majorelle, où a t’il atterri ? Ils ont quand même gardé la verrière , et aussi quid de l’entrée de métro à la station Bastille …. grrrr

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  9. Je suis ravie de pouvoir lire si souvent vos articles si intéressants et surtout si bien documentés

    Vous êtes aussi passionnante à l’écrit qu’à l’oral.

    Une de vos groupies depuis notre rencontre au Salon pour l’Amour du Fil 2024 lors d’un atelier

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Répondre à wildlynut58688edc02 Annuler la réponse.

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