Je n’ouvrirai pas aujourd’hui le dossier de la bretonnitude de Nantes ! Mais à l’évidence, la Bretagne était bien représentée au salon Pour l’Amour du Fil. Une artiste textile a brillamment ressuscité un épisode tumultueux de l’histoire du Finistère. De même, une romancière-quilteuse a reçu de nombreux éloges sur son dernier roman qui se passe principalement à Concarneau. Alors pour nous mettre dans l’ambiance, découvrons ensemble un peintre-graveur autrichien devenu italien après 1918, qui a vécu 6 ans à Paris au tout début du siècle, et qui allait à Concarneau et Douarnenez chaque l’été… Tout est lié !
Carl Moser et ses estampes bretonnes
Nous savons qu’à la fin du XIXe siècle, de fameuses bandes de peintres s’enivraient de la beauté de la Bretagne, croquant ses paysages et personnages de manière moderne : impressionniste, pointilliste, fauviste… L’École de Pont-Aven est mondialement connue, avec Gauguin, Bernard, Sérusier et tant d’autres. Paul Signac, lui, préférera St-Briac en Ille-et-Vilaine, et Henri Rivière sillonnera toute la côte bretonne, toujours à la recherche de cette lumière qui magnifie les paysages.
Carl Moser, étudiant les Beaux-Arts à Paris de 1901 à 1907, suivit les conseils de ses aînés et alla passer, lui aussi, du temps en Bretagne. Il croqua passionnément la Bretonne de Concarneau et de Douarnenez dans ses poses familières : tenir un enfant dans ses bras, réparer un filet de pêche, tricoter, aller au marché, vendre des sardines… Même après ses vacances bretonnes, il continuera d’évoquer ces thèmes pendant plus de 20 ans, de mémoire ou en s’inspirant de cartes postales.
À noter que ce ne sont pas des peintures, mais des xylogravures ou linogravures (gravures sur bois ou linoleum). La date de gravure diffère presque toujours de celle du tirage et de la signature, et les couleurs peuvent varier d’un tirage à l’autre ! Ci-dessous, gravure de 1907, tirages de 1922 et 1933 :


Ce qui fait la modernité de ses oeuvres, c’est l’intégration du japonisme à son savoir-faire européen, avec des vues asymétriques, des personnes anonymisées, parfois de dos, les aplats de couleurs et parfois le cernage de chaque zone de couleur (déjà évoqué ici). Ces tableaux sont de précieux repères pour mieux connaître les coutumes et costumes du quotidien, les coiffes locales et maints détails du Finistère-Sud, juste avant la Grande Guerre.
Carl Moser gravait souvent par séries, modifiant juste quelques détails.



Les poissons bleus (sardines, anchois, maquereaux, chinchards) étaient omniprésents dans les ports de la Cornouaille, et comme ailleurs la pêche induit pour les femmes de nombreux travaux comme le remaillage des filets, la vente des poissons au marché, sans parler de l’attente des marins…



Et les femmes tricotaient dès qu’elles avaient un instant :


Pendant bien longtemps, les sardines ont été mises en saumure puis pressées dans des barils pour les préserver ; les conserveries ont commencé en pays bigouden vers 1850-1860, nécessitant une grande main d’oeuvre bon marché… alors, des femmes, évidemment. Les sardines sont étêtées puis cuites dans de l’huile avant d’être mises en conserves.
Claudine Janik et Penn Sardin
Claudine Janik a toujours aimé travailler avec les tissus : peinture sur soie, tissage, patchwork, et plus récemment la coloration et décoloration des tissus, avec des recherches particulièrement intéressantes à partir de tissus noirs. J’avais beaucoup apprécié son exposition à Pour l’Amour du Fil il y a deux ans ; beaucoup de beauté et de sérénité dans ses oeuvres.
Cette artiste textile finistérienne a découvert en 2019 un épisode marquant de la vie des Sardinières, ces femmes travaillant pour les conserveries douarnenaises. Elles avaient entamé, voilà 100 ans, une grève pour protester contre leurs conditions de travail et obtenir Pemp real a vo !, Cinq réaux ce sera ! Cela durera six semaines, du 21 novembre 1924 au 6 janvier 1925, avec un retentissement national et finalement une certaine amélioration de leurs vies. Mais elles venaient de si loin… J’ai lu un jour Les coiffes rouges de Daniel Cario, en voici un extrait :
Mais les femmes… L’usine était un univers qu’elles exécraient, et rares étaient celles qui éprouvaient un vrai plaisir à s’y rendre. Les ouvrières n’avaient aucun moyen légal de se défendre, puisque la législation du travail accordait aux patrons des conserveries alimentaires la dérogation de faire travailler jusqu’à quarante-huit heures d’affilée. Deux jours sans dormir : on n’imposait pas labeur plus inhumain aux « forçats » de Zola. Tout au plus les ouvrières ne devaient-elles pas oeuvrer plus de soixante-douze heures par semaine… Un principe souvent battu en brèche, certaines en effet effectuaient jusqu’à quatre-vingts heures hebdomadaires. Un calvaire pour un salaire de misère : entre soixante-quatre et soixante-douze francs. On croit rêver encore quand on sait que le travail de nuit était rémunéré au même tarif que celui de la journée, que le temps d’attente entre deux livraisons était décompté du salaire. Avec l’épuisement, ces infamies lancinaient les malheureuses comme les plus noirs cauchemars : elles savaient que leur seule défense serait la grève, mais c’était beaucoup de douleur prévisible sans l’assurance d’une réelle amélioration.
Daniel Cario, Les coiffes rouges 2013
Pour célébrer les 100 ans de la grève des Sardinières qui ont osé et qui ont gagné, Claudine a utilisé 100 boîtes de sardines ouvertes pour les décorer de fines broderies. Vous pouvez les voir sur son compte instagram @claudine_janik.
Elle s’est inspirée du slogan des grévistes, Pemp real a vo, pour le titre de son expo qui devient Kant Boest a vo, 100 boîtes il y aura ! La bravoure de ces femmes fait écho à celles qui restent opprimées dans le monde de nos jours… Certaines qui osent disparaissent, comme la courageuse étudiante iranienne en novembre dernier.
Cette exposition de Claudine Janik produit un choc esthétique (chaque création est si belle, dans l’écrin inhabituel d’une boîte de conserve !), et nous rappelle aussi à quel point les conditions de travail pouvaient être scandaleuses. Un autre point fort de Claudine, c’est l’ensemble des animations faites autour de son expo : chaque midi, on pouvait chanter La révolte des Sardinières ! Nous avions le texte, il suffisait d’oser… C’était joyeux et si émouvant ! Ensuite, certaines dansaient sur le même air, ou sur une chanson de Denez Prigent. Un vrai fest noz en plein jour… Le jour où Marie-Christine Chasseraud y était, on voyait des pros de la danse bretonne : suivez ce lien !
Samedi après-midi, c’est une chorale nantaise qui est venue claquer des sabots pour chanter cette chanson… Un vrai bonheur !


Mille mercis Claudine, ton art a réveillé le souvenir de cette lutte pour une vie un peu plus digne. Nous avons fait du chemin, mais il reste tant à faire, et on peut si vite tout reperdre…
À la même époque, autour de 1924, se développait la conscience bretonne et fière de l’être, avec la naissance du Gwenn ha Du (Blanc et Noir), le drapeau breton, mais aussi le mouvement artistique avant-gardiste Seiz Breur, ou l’Art Déco à la bretonne. Encore et toujours, la Bretagne garde une identité unique !
Joëlle Loeuille, patchworks de vies
Originaire de Concarneau, Joëlle Loeuille a mis beaucoup des souvenirs de ses parents dans son roman Patchworks, 3 filles et 3 fils entremêlés. Je vous en avais parlé il y a quelques semaines, c’était une belle découverte et je sais que vous êtes très nombreuses à l’avoir lu depuis. Heureuse d’avoir contribué à votre joie de lecture !

Carol Veillon a eu la grande gentillesse d’accepter des séances de dédicaces pour celles qui souhaitaient se procurer ce livre à Nantes. Le Pop up store étant occupé le premier jour, tout s’est finalement passé dans ma Chambre Jaune (mon lieu d’exposition des quilts Sacrés Tissus). Quelle cohue !! Joëlle était fort émue de votre accueil, elle n’a jamais vu de personnes aussi attentionnées dans les salons littéraires. Les conversations étaient joyeuses, parfois émouvantes, elle se consacrait pleinement à vous, tandis que Monique la secondait efficacement… Vive le monde des lectrices-quilteuses !!!



Transportée par l’accueil que vous réservez à cet ouvrage, Joëlle a commencé à écrire la suite, toujours avec les trois amies Claudine, Sophie et Isaure, avec des épisodes concernant le patchwork, mais aussi, bien des situations qui nous parleront peut-être, nous émouvront sûrement… et je lui fais confiance pour la finesse psychologique des personnages, toujours si « vrais ». Vous n’avez pas fini d’entendre parler de Joëlle Loeuille !
Sur Instagram : @jloeuille
Pour tous ceux qui ne sont pas venus au Salon : vous pouvez constater à quel point il y avait de l’ambiance ! Et vous aurez une toute autre histoire sur d’autres blogs, chacun ayant vécu des moments mémorables différents. Nantes 2025, un grand cru !
À bientôt pour le dernier article racontant mes impressions nantaises,
Merci de me lire,
Katell











Tout simplement passionnant. J’avoue n’avoir pas pris assez de temps pour admirer le travail de Claudine Janik. Il y avait tant à admirer au salon. Merci Katell pour ce beau résumé. Je vais essayer de trouver le livre de Daniel Cario.
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J’avoue moi aussi ne pas avoir tout vu, même étant sur place les quatre jours ! Un Salon qui restera dans nos cœurs. Vivement l’année prochaine !
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Un grand merci pour cet article que j’ai adoré car titillant ma « bretonnitude ». Je savais que je raterais de belles choses en étant encore une fois empêchée de salon cette année, je me promets d’y aller sans faute l’année prochaine 🙄
Merci beaucoup pour le reportage 💙
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Je te souhaite de tout coeur de pouvoir venir à Nantes l’année prochaine !
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magnifique reportage qui nous plonge dans la vie de ces femmes !! Merci pour le partage !
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Cela se dit beaucoup que les femmes bretonnes sont depuis longtemps des femmes obstinées, il paraît que le matriarcat celtique continue de couler dans nos veines…
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Il faudra qu’un jour tu rassembles tes articles du blog dans un livre. Tellement passionnant. Mais je crois que je préfèrerai toujours lire les choses sur papier, en les tenant en main, que sur un écran.
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J’y ai pensé mais c’est compliqué, et comme un journal ou magazine, bien des nouvelles se périment. Je n’ai pas encore trouvé la formule magique. Alors profitons du moment présent…
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Je regrette de ne pas avoir vu Joëlle Loeuille et son livre. Je vais regarder chez mon libraire à ma prochaine visite. J’ai beaucoup aimé l’exposition de Claudine Janick. Le monde de la pêche était très rude, notamment pour les femmes qui y travaillaient. Ma mère était ramendeuse à la fin des années 50.
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Alors tu as une bonne idée de la rudesse du travail de ces femmes, c’est certain ! Merci pour cette confidence.
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quelle belle mise en contexte! C’est tellement agréable de te lire! Encore dans l’émotion devant de telles œuvres signifiantes.. Merci.
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Je n’ai fait que réunir les informations, mais je garde un grand plaisir à écrire, c’est certain !
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Bonjour , je n’ ai pu m’y rendre cette année , déçue certes après tes reportages , mais bon c’est comme cela . Je suis heureuse que notre région , la Bretagne est été mise à l’ honneur , je vais tacher de trouver le livre de Joëlle et le tien . Merci pour ces beaux reportages , quel art ce patchwork !!!!!!Bon weekend un peu gris aujourd’hui mais le soleil est juste au dessus des nuages . Bises à toi Katell, je serais à tournefeuille début ou fin Juillet , sera t-il encore question de canicule !!!!!!!!!
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Je suis désolée des vilaines facéties de l’IA qui se permet de mettre des noms fantaisistes même pas sympas…
Pour mon livre, je t’invite à venir le chercher directement chez moi, pour celui de Joëlle, tu le trouveras chez les principales librairies physiques ou en ligne. Il faut demander si la librairie accepte de commander chez Librinova, plateforme d’autoédition.
À bientôt Martine !
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Pourquoi mon commentaire est parti sous le nom de colorfulgladiator etc………….. moi martine gicquel
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Comme toi, je m’en désole…
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J’ai admiré les boites de sardines , mais tant de monde auprès d’elle je n’ai pas osé poser les bonnes questions , mais merci tu m’as donné les bonnes réponses. Je regrette de n’avoir pas vu la danse bretonne dans l’espace de Janick.
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Claudine Janik a eu une si bonne idée, aussi bien dans la forme que dans le fond ! Ravie que tu aies eu le temps de les admirer. À présent, tu connais toute l’histoire !
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Après avoir lu tous tes articles sur Nantes, j’ai un peu l’impression d’y avoir mis un pied ! Cette édition me fait promettre d’essayer d’être présente pour la prochaine !!! J’ai quand même pu contacter Joëlle pour acquérir un exemplaire dédicacé j’en suis ravie 😊.
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