Le quilt de voyage de Luke

Luke Haynes est un quilteur qui compte dans le paysage de l’art textile, un homme heureux, jeune marié, qui passe un mois de honeymoon en Europe… avec plein de rendez-vous textiles !

Nous l’avions découvert il y a quelques années avec son exposition de 50 quilts en log cabin principalement noir et blanc, avec de vibrantes touches de rouge (ici mon article présentant cette expo). Tout est fait en tissus de récupération. Cet Américain est de la même génération que Ian Berry, avec le même principe de recyclage, à la différence près que Ian ne fait pas de quilts mais des tableaux ou des mises en scène immersives à partir de blue jeans. Ils se sont rencontrés voilà 2 ans à Sainte-Marie-aux-Mines et inévitablement ils sont devenus copains.

Un des fascinants quilts en log cabin revisité de Luke Haynes

Luke a navigué dans plusieurs styles de patchwork, avec un fond d’attachement au traditionnel populaire. Il achète les vieux vêtements et linge de maison usagé au poids : il est dans l’univers de la récupération, des blocs connus, l’utilisation de ses quilts dans la vie courante… et de la fantaisie, surtout ! On sent un solide sens du design contemporain pour arriver à de tels résultats. Ses œuvres textiles sont généralement de la taille d’un dessus de lit, pour qu’elles puissent servir mais aussi pour avoir le champ d’expression qui lui convient ; il aime la confusion entre art et fonctionnalité. Il préfère qu’on parle de lui en tant que designer, car il joue avec les objets et l’espace et c’est aussi d’où il vient, puisqu’il est architecte de formation.

Sa collaboration avec Accuquilt lui a donné l’occasion de créer ce Winding Ways de forme classique, avec des chemises rayées et à carreaux, ce qui donne un esprit scrappy et un jeu de lumière complexe. Il a fait ce que j’appelle du tissu-cousu (made-fabric) pour composer certaines pièces de bloc.
Barack Obama par Luke Haynes

Luke adore se mettre en scène, jouant avec ses propres œuvres, avec auto-dérision et humour :

http://www.phonicalia.com/episodes/hello-atelier-028/
http://www.lelandavestudios.com/2018/08/31/the-creativity-project-week-35-luke-haynes/

Non seulement Luke aime se mettre en scène mais il excelle en auto-portrait, reprenant de fait des traditions de peintre. Mais les siens sont les deux pieds dans notre siècle !

 

Self-portrait #2, Tradition.jpg
Self portrait #2, Tradition
On my bed #5, self portrait
Détail du précédent

Luke est aussi expert dans l’art du traitement du tissu par la photo. Il remet aussi au goût du jour un des dadas de Dali, l’anamorphose, ou la déformation d’images par optique (comme par exemple, un miroir déformant). C’était le thème de son expo de SMM 2019, avec les stars de nos vies, du cinéma, de la pop ou de la peinture : Amy Winehouse (ce qu’elle nous manque…), Madonna, Picasso, Dali, James Dean, David Bowieet bien d’autres.

Sewlebrity, une sacrée expo ! Ces quilts nous font perdre nos repères : sont-ils apparentés à un tableau ou une sculpture ? Les personnalités sont, selon où l’on se place pour les regarder, à la limite du grotesque ou bien prodigieusement en mouvement, tels qu’on les connaît. Des croix et des flèches par terre nous aident pour voir le personnage normal, avec l’angle juste. Challenge parfaitement réussi, bravo Luke !

Les fonds de quilts, comme les dos, sont faits de récupération de vêtements, draps, nappes etc. Luke m’a montré des dos de quilts, piécés avec des tissus du même style que ceux sur le devant, qui font des versos aussi beaux que les rectos. Quant au quilting, il est fait à la machine, bien dense, horizontal pour le fond et vertical pour le personnage, ce qui rend la silhouette visible au dos. Luke pense à tout !

Pour Véro ma sœur qui adore Beau oui comme Bowie* encore plus que moi :
(*Gainsbourg chanté par Isabelle Adjani)

Bowie bizarre…
Bowie showman…
Yeah !

Un autre exemple d’anamorphose avec Madonna :

Pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’y aller, une vue de la moitié de l’expo où on voit des personnages déformés, d’autres parfaitement normaux car je suis bien placée pour eux :

Luke m’a laissé choisir devant quel artiste poser : Dali, à l’origine de tout bien sûr !

Dali, Luke et moi… Un beau moment de la vie ! Si l’anamorphose est le thème de l’exposition, la métamorphose sied bien à Luke qui change si souvent de look 😃 et attention, on retrouvera peut-être sa chemise dans un quilt la prochaine fois ! Photo Annie Labruyère

Je vous parlais en début d’article de son voyage en Europe ; Luke et sa femme se trouvent à présent en Angleterre. Et partout, un quilt les suit, comme un doudou, et pas n’importe lequel : des anneaux de mariage… à la sauce Luke ! J’ai entendu beaucoup de commentaires sur ce quilt, qui surprend par son fouillis et son charme, sa touche tradi et révolutionnaire à la fois… Décidément Luke est un artiste complexe qui déroute un certain public, tout en enchantant une autre partie. Personne, en tout cas, ne reste indifférent et on sait que la nouveauté est rarement acceptée d’emblée… Pensez aux Impressionnistes, rejetés en leur temps par les officiels…

Voici son quilt de voyage dans une chambre quelque part en Europe :

En Angleterre dans un manoir :

Et le voici tel que je l’ai vu à SMM, sur sa table, sous l’œil d’Amy :

Ce quilt est entièrement fait de draps de récupération. De loin, on le « lit » tout gris, il ne suit pas non plus les codes des valeurs (foncé et clair), mais de près on voit le travail et la richesse de la palette de couleurs ! Le quilting est très dense à la machine et n’est pas aussi simple qu’il en a l’air. Encore une subtilité qui ne saute pas aux yeux : les anneaux sont quiltés au fil blanc, les fonds en noir.
Au dos, on voit bien ce quilting. Le dos est, comme les autres quilts de l’expo, un vrai patchwork de tissus déjà vus sur le devant… ou d’autres aussi, il n’y a pas de règle rigoureuse !

 

J’espère que cet aperçu vous aura séduit ; l’art textile comporte mille et un visages, surtout avec un artiste aussi prolifique et singulier. Luke compte dans le monde artistique et j’espère que son charisme, son succès retentiront encore longtemps et fort, pour que le textile soit autant reconnu que les autres matières premières dans le monde de l’art.

(Sauf mention et citation de Dali, photos du site de Luke : http://www.lukehaynes.com/ ou ses pages Facebook, ainsi que mes photos de Sainte-Marie-aux-Mines).

Réalisme en denim

Je n’ai pas eu la chance de pouvoir aller à Sainte-Marie-aux-Mines cette année, et pourtant j’ai été tellement tentée ! Deux hommes m’y attiraient – mais oui ! – l’Américain Luke Haynes et le Britannique Ian Berry.

De Luke, je ne dirai pas grand chose, j’avais écrit un article quand j’avais découvert son expo de log cabins sur internet. Comme vous le savez, je suis fan des tissus de récup’ ! Il me tarde un jour de pouvoir me rendre à une de ses expos et de pouvoir mieux en parler !

De Ian en revanche, je peux en parler et comprendre la vague de superlatifs qui déferle sur Facebook depuis une semaine : fantastique, génial, extraordinaire ! Oui, ce jeune homme fascine. Sa gentillesse, sa patience nous séduisent évidemment, mais ce sont ses œuvres qui donnent de l’épaisseur à ces compliments. Alors je vous propose de lire ou relire des articles montrant des étapes de sa carrière déjà si remplie. Désolée, cela va vous prendre du temps, installez-vous confortablement !

Commençons par ses premiers tableaux publics, encore empreints d’enfance. Qui n’a jamais rêvé avec des dessins animés de Walt Disney ? Voyageons dans ce monde enchanté avec Ian, qui avait alors pris un pseudo, Denimu, par timidité je crois… Je me souviens de mon éblouissement en découvrant ces tableaux le matin de mon anniversaire, j’avais passé la journée à préparer cet article paru le lendemain ! Un beau cadeau que cette découverte 🙂
https://quilteuseforever.wordpress.com/2014/01/13/inspiration-denim-denimu/

Le jour d’après, je récidivais en montrant des œuvres plus modernes, plus actuelles, plus rock n’ roll. Les scènes urbaines sont aussi fascinantes que les portraits.
https://quilteuseforever.wordpress.com/2014/01/14/denimu-ses-recents-tableaux-textiles/

Du temps a passé, sa renommée grandit dans le monde des arts et de la mode. Il commence ses partenariats avec de grandes marques, ici les lunettes Ray-Ban, et Burda en fait l’écho.
https://quilteuseforever.wordpress.com/2014/05/24/des-news-de-denimu/

Un tableau a définitivement mis Ian tout en haut des jeunes talents artistiques, c’est le portrait d’Ayrton Senna. Un beau livre est entièrement consacré à cet événement et Ian a pensé mettre la Ruche des Quilteuses et mon article dans la liste de références internationales. Thank you so much Ian!
https://quilteuseforever.wordpress.com/2014/11/07/ayrton-senna-vu-par-denimu/

D’autres artistes que Ian sont fascinés par les infinies possibilités du blue jean, parmi lesquelles une Coréenne. Choi So-Young est fort talentueuse, mais elle reste dans l’appliqué-collé, alors que Ian explore les profondeurs, les mises en plans successifs qui rendent ses tableaux aussi extraordinaires.
https://quilteuseforever.wordpress.com/2014/11/25/le-blue-jean-ailleurs/

Je n’oublie jamais d’évoquer Ian Berry, même si ses tableaux ne sont pas des quilts. C’est une ouverture naturelle puisqu’il s’agit de textiles ! Ici Marylin Monroe sous tous ses angles, notamment en denim donc :
https://quilteuseforever.wordpress.com/2015/03/18/poo-poo-pi-doo/

Voici la présentation d’une autre artiste qui utilise des jeans, Carol Arnott.
https://quilteuseforever.wordpress.com/2015/09/16/encore-du-blue-jean/

Puis quand j’ai lu la programmation de Quilt en Sud en mars pour le mois de mai de cette année, j’ai sauté de joie ! Je sais que plusieurs personnes se sont déplacées exprès pour Ian Berry. Bravo aux organisatrices !
https://quilteuseforever.wordpress.com/2017/03/31/ian-et-sheila-a-quilt-en-sud/
Curieusement je n’ai pas fait d’article après ma rencontre avec Ian, sans doute parce que je savais que Dominique allait publier un reportage dans Les Nouvelles n° 134 (tout juste publié), je ne voulais pas empiéter sur ce qui allait être écrit dans mon magazine préféré !
De cette journée magique, je garde l’assurance de son immense talent et le bonheur de son amitié.
Alors voici quelques photos de cette si belle journée à Biarritz, prise par des amies ou moi-même :

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En début de journée, Ian met la dernière main sur quelques détails de sa laverie… Oui, c’est un décor en 3D, impressionnant de réalisme et plein de surprises ! 
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Au salon, tout est en denim… même les plantes en pot !
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Peut-être le tableau le plus incroyable de Ian Berry. Le réalisme est tel qu’on n’imagine pas, en voyant cette photo, tous les détails du travail intensif pour capter les jeux de lumière (admirez le carrelage), les moulures en passants de pantalon, et toute l’histoire qu’on peut imaginer autour de cette femme seule en haut de l’escalier, toute triste… Ne le jugez pas à la photo, il FAUT le voir en vrai ! Je sais que Ian a « souffert » en créant ce tableau, mais cela en valait la peine !

 

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Ian Berry jouant le mannequin pour une créatrice qui fait des vêtements à partir de tapisseries au petit point. Sur lui, c’est sublime !
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Ian avec Suzy et moi-même. On attend que nos lessives soient prêtes ! 

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Et voilà donc quelques photos souvenir de Biarritz, mieux vaut tard que jamais ! A présent, guettez d’autres blogs et magazines à la suite de son exposition à SMM, nous pourrons lire et voir encore bien d’autres choses sur Ian Berry qui n’a pas fini de nous enchanter.

Et puis il y eu le drame tout près de chez lui à Londres, l’incendie de la Tour de Grenfell. Un traumatisme et le besoin de faire quelque chose avec son amie Sheila. Comfort for Grenfell ést né.
https://quilteuseforever.wordpress.com/2017/07/01/comfort-for-grenfell/

Son actualité : dans la boutique Pepe Jeans de Londres dans la sélecte Regent Street, vous pouvez admirer une mise en scène de Ian Berry :

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Comme un poste de contrôle montrant divers endroits surveillés par caméras, cet ensemble de tableaux (chacun une merveille de précision) est dans la boutique Pepe Jeans de Londres. Photo d’ici.

Ses projets le tournent à présent vers la Big Apple, New-York. Je suis impatiente de voir comment il nous présentera cette ville que j’aime tant, car je sais que son œil nous la montrera d’une manière unique !

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Ian ne manque pas de matière première pour la suite…

Retrouvez l’univers de Ian Berry sur son site : http://www.ianberry.org/

Edit : voici une video prise à Sainte-Marie-aux-Mines, certaines s’y reconnaîtront peut-être ! https://www.youtube.com/watch?v=VKMtUkj7f8Y

 

 

Le blanc, le noir, le rouge

 Dire que le blanc n’est pas une couleur mais le mélange de la lumière de toutes les couleurs est éminemment moderne. De même, le noir n’a pas toujours été considéré comme l’ultime manque de luminosité, l’absence de couleur reçue par l’œil.  

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Depuis Newton, les couleurs font la roue ! Cette conception physique cohabite avec le facteur hautement culturel des couleurs.

D’après l’historien médiéval et spécialiste des couleurs Michel Pastoureau, la base des couleurs dans l’antiquité et jusqu’au Moyen-Âge était la triade blanc-noir-rouge. Chacune était une couleur-pigment. Le noir fut le premier pigment, préparé à partir de bois noirci (charbon). Le blanc issu d’une matière crayeuse était un pigment visible sur tous les matériaux de fond utilisés : le gris de la pierre, l’écru du tissu naturel, le brun du bois, puis le beige du parchemin… Quant au rouge, issu d’abord des terres ocres puis de nombreuses origines végétales ou animales, il était LA couleur par excellence, la plus diversifiée, opposée au blanc ou au noir. On garde en espagnol le mot colorado qui signifie à la fois coloré et rouge !

18946319_merci_qui_blanche_neigeCette triade reste au fil du temps extrêmement visuelle et utilisée ; rappelez-vous par exemple Blanche-Neige, aux cheveux noirs comme l’ébène, la peau blanche comme la neige et les lèvres rouges comme la goutte de sang… La trilogie à succès Twilight joue également sur ce code :

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Dans le monde du patchwork, les œuvres rouges, blanches et noires forment des géométries très puissantes, parfois même dérangeantes… comme l’image au-dessus qui n’arrête pas de sauter, n’est-ce pas ?…

Pour oublier ce désagrément, voyez ci-dessous la réussite de cette triade utilisée par Luke Haynes. S’inspirant des 100 objets d’art de Donald Judd, architecte-concepteur, exposés à Marfa au Texas,  Luke a conçu 50 quilts, tous de 90 inch de côté (près de 2,30 m) et tous des variantes de Log Cabin. Chaque bloc a bien sûr le centre rouge, entouré de tissus de récupération de toutes sortes qui se « lisent » noirs et blancs de loin. 

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C’est une partie de l’exposition, montrant l’incroyable variété des quilts sur ce thème unique !

Si vous lisez l’anglais, vous aurez d’autres renseignements par ici. Mais je vous conseille vivement de consulter le tout nouveau Quiltmania (n° 113) qui consacre à cette exposition 8 pages magnifiques !

2010
Luke Haynes, autoportrait en quilt (2010).