Grâce à l’article sur La Couleur Pourpre, LeeAnn de Nifty Quilts a eu la merveilleuse intuition de nous mettre en relation, car elle savait que je serais heureuse de connaître un peu plus sur les Pine Cone quilts, ce style de patchwork presque oublié qu’elle avait elle-même remis en lumière avec son Pine Burr quilt – autre appellation de la même technique.
Depuis septembre 2014, nous avons échangé des milliers de lignes de mails, des centaines de photos, des dizaines de confidences, il en résulte quelques articles qui sont parmi mes favoris de mon blog, mais surtout je retiens notre sincère amitié construite au fil des ans.
Pour une fois je t’écris en français et je partage ici ma conversation en public, car le sujet intéresse toutes les quilteuses ! Tu m’as demandé un jour: Crois-tu que je doive faire des étiquettes à mes quilts ?
C’est ton Pine Cone Quilt #2, fait de couleurs pastel pimentées de jaune vif et de marine. Il faut lui mettre une étiquette à son dos !
La réponse, tu le devines est : oui, absolument ! Oui, d’autant plus que tes ouvrages seraient des énigmes pour les historien(ne)s du futur : * ces quilts sont typiques du début et milieu du XXe siècle… et tes tissus sont du XXIe, * tu fais des quilts qui se faisaient surtout dans un milieu défavorisé… mais tu utilises de beaux tissus, * ces quilts se faisaient surtout dans les Etats de Georgie, de Caroline du Nord et du Sud, d’Alabama… et tu es en Floride centrale.
Alors, un peu de pitié pour elles, aide les générations futures avec un beau label !
Je considérais les finitions d’un quilt comme une corvée : la bande de finition, le manchon d’accrochage, l’étiquette. Avec l’âge, j’ai plus de patience pour ça car j’en connais l’utilité et j’aime bien faire ces dernières finitions en pensant au prochain quilt ! La corvée est devenue plaisir…
Mes étiquettes restent assez rustiques, étant gauchère mon écriture n’est pas belle et on le retrouve dans l’écriture brodée. Je sais, je pourrais faire mieux quand même !!!
Ce sont mes amies qui m’ont entraînée à faire ce que je recommandais aux autres… mais ne faisais pas forcément : broder de belles étiquettes. D’abord, Maïté, puis Kristine… mais nous y sommes toutes mises ! Mes amies Abeilles sont toutes sensibilisées à l’esthétique d’un dos de quilt et elles font des merveilles ! En général, nous écrivons les renseignements habituels, parfois un petit mot pour le destinataire.
Voici quelques étiquettes de l’exposition Fibre Occitane :
Ce sont tous des ouvrages collectifs de différents clubs de Haute-Garonne où seuls les prénoms sont écrits. Mais la plus belle étiquette que je connaisse est bien celle de Christophe, que j’avais montrée ici ! Comme je ne sais pas gommer les zones de noms de famille, je ne mets pas beaucoup d’exemples. Une autre fois sans doute, avec l’aide informatique de quelqu’un !
En ce qui te concerne Betty, je te suggère de mettre sur chaque label le nom de la technique (Pine Cone Quilt), son ordre dans ta production (#1, #2…), le titre que tu peux trouver pour ce quilt, la date et le lieu de sa création et bien évidemment ton nom. Certaines personnes ajoutent une poche pour y glisser des pages de renseignements, cela pourrait se justifier pour toi, surtout si tu destines tes quilts à des musées ultérieurement.
Et bien sûr, il faudrait faire de même pour les quilts de Miss Sue qui t’appartiennent. La plupart des quilts utilitaires sont anonymes, quel dommage… Souvent on ne recueille de renseignements que lorsqu’on trouve les quilts dans la famille de celle qui le fit. Le meilleur livre sur ces quilts utilitaires du XXe Siècle que je connais est celui de Roderick Kiracofe. Je n’ai pas ceux qui sont uniquement consacrés aux quilts de Gee’s Bend, ils sont sans doute également instructifs.
Alors Betty, j’espère que tu es convaincue de l’utilité de faire des labels pour tes quilts ! Ils peuvent bien sûr être écrits au feutre permanent. Mais si tu te laisses tenter par la fantaisie et la broderie, tu t’amuseras sans doute bien plus !
Vous n’avez certainement pas oublié Miss Sue, cette femme qui jusqu’à son décès à 98 ans quiltait des quilts traditionnels au fin fond de la Géorgie puis de la Floride, et qui enseigna cette ancienne technique à Betty Smith, spécialiste des arts afro-américains. Si vous lisez ce blog depuis peu, ou si vous avez envie de vous remémorer ces longs moments passés avec ces deux femmes extraordinaires, voici par ordre chronologique les articles qui leur ont été consacrés :
Depuis ces articles, Betty garde en elle l’impérieuse nécessité de faire connaître aux jeunes générations la fabrication de tels quilts, les Pine Cone quilts (ou Pine Burr quilts, ou encore Cuckleburr quilts). Un autre jour, je vous raconterai en détails son actualité, mais sachez qu’elle expose et donne des cours. Aujourd’hui, je vous raconte l’idée qui a cheminé dans son esprit cet automne.
Betty a appris que la First Lady, Michelle Obama, admirait grandement Alma Thomas (1891-1978), une femme peintre originaire, comme Miss Sue, de Georgie. Née en 1891, cette artiste n’eut de succès qu’à partir de ses 80 ans ! Elle a fait d’abord carrière comme professeur d’art en université, mais ce n’est qu’à la retraite qu’elle s’est mise à être exposée et reconnue. Son style est l’expressionnisme abstrait, issu en quelque sorte du pointillisme de Seurat ou Signac. Ce fut la première artiste noire à avoir une exposition en solo au Musée Whitney de New-York en 1971, précisément au même endroit et la même année que la grande expo de quilts qui a relancé la fierté américaine pour leur patrimoine textile !
Autumn Leaves fluttering in the Breeze
Starry Night with Astronaut
Grassy melodic Chant
Moving Heaven & Earth
Dancing with Spring Flowers
Dans une des salles à manger de la Maison Blanche est accroché un de ses tableaux, choisi par Michelle O. elle-même. Betty en a été émue, elle qui admire aussi cette artiste. De plus, vous voyez le Dancing with Spring Flowers, ne trouvez-vous pas une ressemblance avec un Pine Cone quilt ?
Betty a donc décidé de témoigner son admiration à la fois à l’artiste et à Michelle Obama, cousant point par point en pensant à ces deux femmes…
Quilt dans l’esprit d’une peinture pointilliste d’Alma Thomas, fait par Betty Smith.
Le dos montre les points d’ancrage des triangles, dans la pure tradition afro-américaine.
Betty chez elle, montant le sampler créé pour Michelle Obama (novembre 2016)
Et le quilt fut expédié à la Maison Blanche pour Thanksgiving.
Une très belle lettre accompagne ce sampler de quilt traditionnel géorgien. Betty m’en a envoyé une copie, elle raconte avec talent les liens entre Miss Sue et elle, et la connexion avec les peintures d’Alma Thomas.
Betty a agi, n’écoutant que son cœur, ressentant beaucoup d’émotions en pensant à la fin de la présidence Obama. Il y a deux jours, un courrier a agi comme un immense rayon de soleil dans sa vie : la réponse des Obama ! C’est bien sûr une réponse standard, mais signée du couple présidentiel :
Quoi de mieux que de vivre ses rêves ? Betty continue de vouloir faire connaître et reconnaître ces quilts. Par la magie d’internet, cette forme de patchwork émerge chez certaines artistes modernes… Bien sûr je prépare un article à ce sujet !
Michelle Obama fait ce vendredi 6 janvier un discours remarqué, mettant en valeur le personnel qui s’occupe de la jeunesse. C’est son credo : l’éducation des jeunes pour un monde meilleur. Cela tombe bien : Betty y a consacré sa vie professionnelle étant d’abord professeur d’art, puis spécialiste en éducation pour enfant en besoins spéciaux et finissant sa carrière comme Principale de lycée et administratrice de district. Encore un point commun entre ces femmes remarquables !
Entre le rubis et l’indigo, le pourpre (plus près du rouge) et le violet (plus près du bleu) sont des couleurs devenues rares. Si vous souhaitez vous habiller en violet, bonne chance ! Il vous faudra écumer de très nombreux magasins pour trouver quelque chose…
Le mauve, couleur éclaircie du violet, est encore plus délaissé. Il est loin le temps où cette couleur, nommée d’après la mauve, fleur des champs, faisait fureur ! C’est une avancée en chimie qui rendit cette teinte si populaire dans les années 1860. Comme souvent, les découvertes se font par hasard… Un jeune chimiste anglais de 18 ans faisant des recherches sur la quinine à synthétiser pour soigner la malaria, garda les résidus d’une expérience et remarqua sa couleur particulière… La mauvéine, tirée de l’aniline, était née, bouleversant les codes de la mode de ce milieu du XIXe siècle car on put enfin teindre les tissus en masse avec un résultat fiable, durable, constant. Cette couleur, tant appréciée par la Reine Victoria en Angleterre, devint LA couleur à la mode, avant que d’autres ne fussent également synthétisées. L’histoire de ce chimiste quasi-oublié est racontée dans ce roman historique Mauve – Comment un homme inventa une couleur qui changea le monde, de Simon Garfield. A ma connaissance, pas de traduction en français de ce livre qui trace les débuts de la chimie au service des couleurs et notamment la naissance des grands groupes comme BASF, Hoechst ou Bayer.
Une amie quilteuse de Floride
Si vous êtes fidèle à la Ruche depuis au moins un an, vous ne pouvez avoir oublié Betty Smith de Floride*, qui entretient la mémoire d’une sacrée petite bonne femme qu’elle rencontra il y a une dizaine d’années, pour ne plus la quitter jusqu’à sa fin. Rappelez-vous Miss Sue, sa vie intrépide de femme du Vieux Sud, qui rappelle la Couleur Pourpre (livre d’Alice Walker, film de Spielberg) ou les Beignets de Tomates Vertes (livre de Fanny Flagg, film de Jon Avnet) avec ces formidables femmes du Vieux Sud, blanches ou noires, au caractère bien trempé, forgé par une vie souvent bien dure…
Betty Smith, retraitée de l’Education, Proviseur de lycée en fin de carrière, occupe maintenant ses journées en recherchant des œuvres d’art, en tenant un magasin d’antiquités… et en quiltant.
C’est un Pine Cone Quilt, rappelant la structure des pommes de pin.
Nous l’avions laissée l’année dernière*, ayant tout juste fini un incroyable quilt dans tous les tons de verts. Ce quilt n’en est pas un à strictement parler puisqu’il n’y a pas de quilting, mais c’est fait de bouts de tissus cousus pour en faire une couverture, alors nous pouvons lui accorder ce nom par extension !
La technique est quasi tombée dans l’oubli, utilisée par une poignée de quilteuses. C’est un ouvrage de récupération extraordinaire !
Symbolisme du violet
Préparation d’une gamme de tissus pour le prochain quilt de Betty. Mais qu’est-ce que ce grand disque pourpre en plumes ?
C’est une coiffe traditionnelle camerounaise portée par des dignitaires lors de manifestations. Elle est faite de plumes teintes, cousues en rond sur un fond de fibres, maintenant très recherchée par collectionneurs et décorateurs d’intérieur. Les plumes sont au-dessus.
Cette année, Betty a fait un autre quilt avec la même technique de petits carrés pliés en triangles puis cousus sur une toile de fond pour un nouveau Pine Cone Quilt, son quatrième. Hommage suprême, elle l’a fait en couleurs pourpre-violet… en mon honneur ! Vous ne pouvez pas imaginer le plaisir que cela m’a fait… Pourpre pour l’évocation du beau film de Spielberg qu’elle a comme moi tant aimé… Mais bien plus encore, car Betty est une femme remplie de spiritualité et embrasse les plus belles compréhensions de notre monde. Ainsi, pour son nouveau quilt elle a choisi cette couleur pour moi, pour les caractéristiques du 7e Chakra et les ondes bénéfiques de l’améthyste : intuition, imagination et créativité… Quelle coïncidence que mon mari m’offre une bague aux améthystes en juillet dernier, au moment-même où Betty commençait ce quilt… Au risque de vous amuser, j’affirme ressentir des effets positifs de cette pierre et pour couronner le tout, Betty ignorait que la violette est un des plus beaux symboles de ma ville natale, Toulouse ! C’est avec obstination qu’Hélène Vié poursuit la mise en valeur de notre petite fleur,malgré tant de difficultés.
Betty commence en juillet 2015 ce nouveau quilt, entourée de mille et une œuvres d’art qui font son quotidien. Les premiers carrés pliés sont cousus sur le drap blanc.
Des heures et des heures de travail plus tard :
Et le quilt grandit, le poids devient conséquent… Tous les tissus sont neufs, venant de magasins de tissus de patchwork : il est revenu à une petite fortune, cette couleur étant si peu disponible…
Quelles belles couleurs ! Ce quilt est d’une rare beauté.
Ici le dos du quilt fini : on remarque que les carrés sont fixés avec de grands points, rang après rang, tout à la main.
Ce quilt a été réalisé en quatre mois, ce qui représente un travail quotidien acharné 🙂 Le 31 octobre, la date limite que Betty s’était imposé, Betty y travailla 14 heures d’affilée pour le finir ! Et début novembre j’ai eu l’immense joie de recevoir ces photos et la raison de ce quilt pourpre.
Les petites touches de jaune, rose, mauve et blanc donnent tant de fraîcheur à cet ouvrage ! Comme tous les tissus sont neufs, ils pèsent plus que des tissus de récupération (l’usure allège !). Ce quilt de 168 cm sur 252 cm pèse la bagatelle de 14 kg…
Je suis heureuse et honorée d’avoir pu inspirer un quilt si magnifique ! Thank you Betty from the bottom of my heart.
Puis le 13 novembre est arrivé.
Sujata Shah
Betty m’a adressé un émouvant mail de soutien. Elle aurait voulu me téléphoner pour exprimer son horreur et son soutien à nous, quilteuses de l’autre côté de l’Océan… Quelle gentillesse… Il fallait qu’elle exprime son souhait pour la paix dans le monde et a donc créé, près de sa porte d’entrée de magasin, un autel. Il réunit des forces de paix venant de Chine, d’Afrique et de Haïti, avec des bougies de prières, de belles plantes et une décoration symbolique. J’en ai été extrêmement touchée, mais je ne pouvais alors communiquer sur le blog à ce sujet, ayant moi-même tellement envie d’occulter cette terrible période.
En hommage aux victimes du 13 novembre au centre de la Floride, Betty a réuni ces statuettes chargées de sens, et pour nous soutenir dans cette tragédie. La France est loin de la Floride, mais un lien s’est fait entre nous (encore une fois par l’intermédiaire de LeeAnn !) et donc Betty s’est sentie bien plus touchée, s’inquiétant pour mes proches et moi…
Une magnifique Vierge Noire (Amérique centrale)
L’histoire ne s’arrête pas là car j’ai reçu par la Poste le fameux livre de Betty racontant toute l’histoire de Miss Sue. Le style est enlevé, les très nombreuses photos si touchantes… Grâce à Betty et quelques personnes éclairées comme Roderick Kirakofe, je comprends mieux l’ampleur des quilts utilitaires et l’état d’esprit des quilteuses qui les firent. Les quilteuses de Gee’s Bend en font partie mais ne sont pas les seules, loin de là ! Le livre de Betty, malgré l’importance de ce témoignage, n’a pas trouvé d’éditeur, elle en a fait malgré tout quelques exemplaires et je suis extrêmement touchée de faire partie des heureuses destinataires… Que de bonheurs grâce à notre passion commune !
Vivons passionnément !
C’est avec cette couleur et la magie de l’amitié que se conclut le dernier post de l’année 2015. Que le passage vers 2016 vous soit heureux et rendez-vous pour une nouvelle année créative !
Vous avez été nombreux à apprécier la découverte de Miss Sue et Dear Betty l’année dernière sur ce blog.
Pour les nouveaux inscrits de ce blog : nous sommes partis en Floride, en Alabama, en Georgie, ces Etats américains du Sud Profond où vivent de nombreux descendants d’esclaves d’origine africaine. Nous avons remonté le temps avec les précieux documents de Betty Smith, avec les témoignages reçus de son amie Miss Sue, avec ses recherches et ses voyages à Gee’s Bend (petit village d’Alabama devenu célèbre dans le monde des quilteuses) et aussi en Haïti, et même jusqu’en Afrique… Si cela vous tente de faire ce long voyage, installez-vous bien et rendez-vous par ici, en commençant par les Indiens de Floride :
Betty et Miss Sue : tout en conversant, le quilt avance !
Je viens de recevoir des nouvelles de cette chère Betty pour qui j’ai tant d’amitié et de reconnaissance. Grâce à elle j’ai fait un grand pas vers mieux de compréhension de la vie de ces femmes du Sud, leur état d’esprit pendant qu’elles préparent des quilts pour que toute la famille soit au chaud l’hiver… Témoignages qui m’ont mieux fait comprendre l’intérêt du fabuleux livre de Roderick Kiracofe et les inspirations de beaucoup de quilteuses modernes que j’admire sans retenue.
Quilt de Betty Ford-Smith, « Parade des Vétérans en vert » (détail)
Que devient ce quilt qui m’a tant enthousiasmée ? Il était tout juste fini en décembre dernier.
Betty et son mari, devant le quilt disposé de manière à mettre en valeur son côté trimensionnel !
Eh bien, il a été sélectionné pour une exposition exceptionnelle de 5 mois dans un centre culturel de Floride, dédié à la mise en valeur du Patrimoine. Si vous allez en Floride, c’est dans la Galerie Jenkins de Winter Park (Floride du Centre). Plus de 100 quilteuses ont proposé leurs oeuvres, seules 15 ont été retenues, parmi lesquelles Betty Smith. BRAVO BETTY !
Cartel expliquant qui est la quilteuse, puis d’où vient ce modèle rare.
Parmi les visiteurs, les amies de Betty, quilteuses de Gee’s Bend. Ici la mère et la fille, Ronnie et Laura, posant fièrement devant LE quilt.
Entre elles, ce sont des liens d’amitié très fort ! Si vous ne connaissez pas ce mouvement de quilteuses ni leurs quilts extraordinairement libres, vous avez ici un aperçu.
Merci, Betty, d’avoir pensé à me donner de vos nouvelles !
Voici le formidable Pine Burr Quilt de Lee Ann, Nifty Quilts, faits de chutes de tissus des années 70. Un vrai travail de récupération à la manière des Afro-Américaines. N’est-il pas merveilleux ? C’est par l’intermédiaire de LeeAnn que j’ai fait connaissance avec Betty !
A la suite de l’expérience de LeeAnn ci-dessus, Karen Griska en a fait un aussi, et a préparé des explications détaillées (en anglais)
Pour ma part, je suis sur le point de terminer un Pine Cone quilt, mais… tout petit, d’environ 50 cm de côté ! J’ai adoré faire les tours, assembler les triangles à la main. Il me reste à terminer les angles. J’espère l’exposer lors de notre futur événement, Fibre Occitane, sur lequel nous communiquerons prochainement.
Le cœur d’un Pine Cone quilt est une petite étoile, n’est-ce pas ravissant ?
Il est des modèles de quilts dont on connaît l’origine, celui dont on parle aujourd’hui n’est pas facile à retracer avec certitude, d’autant plus qu’on en trouve des variantes aussi bien chez les Indiens d’Amérique qu’au fin fond de la Thaïlande ou de la Chine ! C’est donc une façon d’utiliser le tissu qui est intuitive, ce n’est pas compliqué puisque la base est un simple carré de tissu plié. On le connaît sous le nom de point de prairie quand on l’utilise en bordure ou en accent décoratif.
Ce quilt Pine Cone de Betty Ford-Smith témoigne d’un savoir-faire presque perdu. Exposé en 2006 à Lake Placid (Floride), il gagna le Prix du Public. C’est le deuxième qu’elle a fait, sous l’oeil bienveillant de Miss Sue.
C’est un Pine burr ou Pine Cone quilt quand l’ouvrage n’est composé QUE de points de prairie disposés en cercles. Son aspect décoratif est très prisé et son origine est revendiquée à plusieurs endroits. C’est devenu le symbole de l’Etat de l’Alabama. Ici une page Pinterest sur ce thème, montrant beaucoup de variantes au fil du temps.
Les plumes de rapaces étaient communément utilisées en coiffes et en bijoux par les Indiens. Ici une plume de faucon. Quand on les dispose en cercle, je trouve qu’il y a une belle ressemblance avec les quilts Pine Cone !
Vous comprenez mieux ce que je veux dire ici ! Les Indiens Lumbee s’attribuent l’origine de ces quilts en raison de maints objets et dessins en cercles qui font effectivement penser à ces quilts.
Mais c’est la pomme de pin comme son nom l’indique, qui est l’inspiration la plus évidente. Cette forme de quilt est en tout cas issue de la Nature !
Dans le Vieux Sud, en Géorgie comme en Caroline du Nord et du Sud, en Floride comme en Louisiane, en Alabama ou au Texas, on fait des quilts en pomme de pin depuis bien plus de cent ans, certains disent même depuis 200 ans. Je vous en avais déjà parlé ici. C’est d’ailleurs grâce à cet article que LeeAnn m’a mise en relation avec Betty… et que Betty a accepté de me faire confiance et de me raconter ses passions.
Le premier quilt de Betty est ici dans son magasin d’antiquités, Miss Ruby’s Den (baptisé d’après le nom de sa chère maman). On voit aussi des poupées de tissus qui ont attiré mon attention : Betty les a faites en 1980. Ce sont les dernières qui lui restent, elle en avait fait beaucoup quand elle s’occupait d’enfants déficients auditifs. Elle les a appelées « Betty long legs », Betty aux longues jambes !
Vous avez vu les quilts utilitaires très variés de Miss Sue, parallèlement elle faisait aussi des Pine Cone quilts. Miss Sue a appris dès son enfance à faire ce genre de quilt, car sa mère, sa grand-mère en cousaient déjà. Les Pine Cone quilts donnaient la possibilité d’utiliser des petits carrés de toutes sortes de tissus qu’on ne peut utiliser ailleurs, c’est l’ultime recyclage. Chez Miss Sue, tous les bouts de textiles pouvaient finir en carrés, mis dans diverses boîtes pour assortir les couleurs. Plus le quilt grandit, plus il faut de tissus du même genre pour pouvoir faire le tour ! Parfois, un quilt restait en plan par manque de tissus. De temps en temps aussi, elle arrêtait pour que ses doigts guérissent, tant la couture de ces carrés en quatre épaisseurs (plus le tissu de fond) est une épreuve ! Les aiguilles finissent par faire des trous dans les doigts, qui n’a pas connu cela en quiltant ?… Sans compter la raideur des épaules, à force de tourner le quilt de plus en plus lourd…
Miss Sue commence un Pine Cone Quilt. Celui-ci sera très coloré !L’ouvrage a bien avancé. Les cartons pleins de petits carrés déjà découpés sont à côté de son fauteuil.Ces quilts sont montrés dans les classes en tant que pièces patrimoniales (heritage works), car il ne reste plus grand monde à faire ce genre d’ouvrage !
Par souci de transmission de son savoir tout autant que par plaisir, Miss Sue a donc enseigné à Betty comment faire un quilt en forme de pomme de pin. Betty s’est si bien piquée au jeu qu’elle vient de terminer son troisième, tout vert, que voici !
Ce quilt est tout est vert, rappelant la Saint-Patrick (fêté le 17 mars un peu partout aux USA). Elle l’a terminé fin novembre, ce qui tombe bien car les couleurs sont parfaites pour Noël aussi !
J’admire ici comment les tissus sont judicieusement choisis pour faire un magnifique camaieu. Je vois aussi que certains tissus sont de beaux batiks et autres étoffes de belle qualité !
Pourquoi ce genre de quilt a-t-il eu autant de succès ? On a besoin de tant de temps et de tissus !
– Cela permet de ne rien jeter, c’est déjà une excellente raison. Les dimensions des carrés peuvent différer, mais c’est souvent de l’ordre de 3 inch de côté (7,5 cm). On peut cependant choisir une base plus grande ou plus petite.
– L’autre bonne raison est que chaque morceau étant finalement en 4 épaisseurs + la base sur laquelle sont cousus les carrés, ce quilt procure une grande chaleur même en l’absence de molleton (beaucoup d’air est emprisonné, formant une couche isolante). C’est le but premier d’un quilt, donner chaud ! Mais attention au poids final : celui que vient de terminer Betty, vert en l’honneur de la Saint-Patrick et des Vétérans, pèse 13 kg !!! Il mesure tout de même 2,50 x 2,10 m.
Dès qu’il fut fini (fin novembre de cette année), Betty le posa sur son lit. Si on l’utilise en couverture, on ne se sent pas écrasé comme si un éléphant se posait sur soi car le poids est bien réparti et il diffuse une bonne chaleur réconfortante. C’est pourquoi ce genre de quilt a eu tant de succès dans le Sud où les maisons étaient souvent sans aucun chauffage d’appoint.
Magnifique en tapis aussi !
A présent, maintenant que Miss Sue n’est plus, Betty souhaite ardemment que survive ce savoir-faire. Elle l’a enseigné à son tour à 4 personnes, mais toutes ont laissé tomber, par manque de temps, d’intérêt, de pugnacité. C’est ainsi qu’elle trouva l’article de LeeAnn sur internet qui, elle, en a fait un à la machine à coudre et explique sa méthode ici. LeeAnn est, comme moi, très intéressée par toutes formes de quilts aux formes oubliées afin de leur redonner vie !
Je n’ai pas vocation à faire ici un catalogue de tout ce que Betty peut vendre ou exposer (elle a d’autres collections tout aussi impressionnantes que les drapeaux vaudou, notamment des masques africains), mais si, aux Etats-Unis, quelqu’un est intéressé, n’hésitez pas à la contacter ici : misssue98@yahoo.com (attention, il y a bien 3 s à la suite !) . Le quilt vert, par exemple, est en vente sur ebay, mais comment le faire connaître ? Même de loin, j’espère contribuer à sa vente, qui sait… Sa boutique en ligne montre en tout cas qu’elle est considérée comme une vendeuse exemplaire, cela ne peut que donner confiance à un acheteur éventuel.
Cependant j’aimerais insister sur le livre que Betty vient d’écrire :
Il est prêt à être imprimé, mais les coûts par exemplaire sont importants. Elle y raconte bien plus que tout ce que j’ai pu vous dire, accompagné de plus de cent photographies. Il y a aussi tous les conseils pour réussir un Pine Cone quilt à la main. Si quelqu’un peut lui donner un coup de pouce pour l’édition, ce sera son plus beau cadeau de Noël ! Même adresse de contact : misssue98@yahoo.com
C’est avec cette belle histoire d’amitiés entre femmes que je vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année, à vous tous qui me lisez fidèlement ! Car il faut parfois du courage pour s’attaquer à mes longs posts, je sais bien !…
Miss Sue était une voisine de Betty. Elles se sont rencontrées alors que Miss Sue avait déjà 92 ans, mais que leurs conversations et leurs échanges furent riches ! Jusqu’aux derniers jours de sa vie de 98 années bien remplies, cette sacrée petite bonne femme vaquait toujours à ses occupations : coudre, quilter, cuisiner, jardiner, faire les courses et, toujours, réunir tous les bouts de tissus qu’elle pouvait trouver !
Vous reconnaissez Betty à gauche, chez Miss Sue, entourée des objets de toute sa vie. Le quilt ? Oui, nous en parlerons la prochaine fois 🙂
Sa vie mériterait un film. Celui-ci serait, croyez-moi, mouvementé. Elle devait avoir un ange gardien car elle a survécu à un grave accident de voiture, à un coup de foudre (un de ceux dont on ne se remet pas forcément, lors d’un orage 😉 mais à quoi pensiez-vous donc ?…), à plusieurs opérations chirurgicales… et à une tentative de meurtre au cours de laquelle elle tua son agresseur ! Une sacrée petite bonne femme, vous dis-je !
Elle naquit voilà 102 ans dans une ferme de Quincy, unique fille autour de neuf frères. Sa famille déménagea en Géorgie quand elle était petite.
Pour la petite histoire, cette ville de Quincy, bourgade de Floride près de la frontière de la Géorgie, mérite tout de même qu’on s’y attarde, même si Miss Sue la quitta enfant. Elle était naguère connue pour ses champs de tabac, mais aussi, pendant la grande Dépression des années 1930, pour la ville la plus riche par habitant ! Grâce au tabac ? Non, au Coca !
Mur publicitaire récemment repeint à Quincy, où on vénère cette boisson !
C’est une folle histoire que celle d’un banquier de la ville qui, en 1922, recommanda à tous ses amis fermiers bénéficiaires d’une excellente récolte de tabac, d’acheter des parts de la jeune société d’Atlanta. Il avait deviné que c’était un excellent investissement : il remarquait que les gens dépensaient jusqu’à leur dernier cent pour s’offrir un Coca-Cola bien frais… Au cours de la Grande Dépression des années 30, Quincy comptait bien des millionnaires car le banquier avait vu juste ! A Quincy, la devise est restée : acheter et conserver, ce qui n’est pas à la mode dans le monde des boursiers, mais les familles ayant conservé leurs parts jusqu’à ce jour en sont ravis !!
Petite usine d’embouteillage de Coca-Cola au début du XXe siècle à Quincy.
Revenons à Miss Sue, officiellement Arlene Denis, mais allez savoir pourquoi, on l’appelait Miss Sue. Ses parents ne faisaient pas partie des heureux bénéficiaires des gains de Coca-Cola. Elle grandit donc dans la ferme de ses parents, sa mère lui apprit la couture et le quilting, son père la distillation d’alcool. On enseigne ce qu’on sait faire ! Sa mère la gardait auprès d’elle pour l’aider, cela lui épargna le travail harassant dans les champs. Puis elle se maria et eut 12 enfants. On n’imagine pas la vie qu’elle eut, à nourrir sa famille, à la vêtir et lui procurer de la chaleur pour dormir, en pleine Grande Dépression… Après, heureusement, sa situation économique s’est améliorée, mais on ne perd pas certaines habitudes. De la nécessité à mettre au chaud sa famille, de l’horreur de jeter le moindre tissu, Miss Sue a fait des quilts utilitaires toute sa vie :
Ses quilts utilitaires sont les témoins du style « patchwork improvisé », pour lequel toute erreur éventuelle devient un nouveau style. On fait avec ce qu’on a, sans perdre de temps, et on trouve toujours moyen d’arranger ce qui ne va pas.
Ensuite, avoir chaud pour dormir, c’est bien, mais s’habiller pour pas cher c’est tout aussi nécessaire ! Miss Sue fréquentait les boutiques de fripes, on lui offrait aussi les vieux tissus et vêtements du quartier ; elle leur donnait une nouvelle vie en démontant les habits usagés pour les reconstruire à sa manière.
Miss Sue avait son patron de robe qui lui convenait pour tous les jours. Les couleurs qui claquent ne lui font pas peur, les carreaux, les fleurs et les unis peuvent bien se retrouver sur le même vêtement, mais oui pourquoi pas ?… J’aime l’omniprésence des deux poches de devant, c’est effectivement si pratique ! Le col quant à lui, aux formes variables, ajoute de la féminité au modèle. Elle s’était forgé ainsi une identité reconnaissable de loin avec ses robes faites à la maison (à la main), en tissus de récupération, mais néanmoins seyantes et virevoltantes avec leur petit volant ! Elle avait inventé son propre style.
Il fait frais l’hiver, même dans le Vieux Sud, alors Miss Sue ajoute simplement un pull sur sa robe. Vous pouvez remarquer que la cheminée est ornée de papier adhésif en Vinyl formant un patchwork très coloré !
Autour d’elle, tout est couleurs, gaieté et profusion d’objets qui ont tous une histoire.
On la devine coquette, Miss Sue, avec ses robes multicolores, ses bagues et son immense sourire ! Qui peut imaginer qu’elle a, sur cette photo, plus de 92 ans ?… On dirait une gamine 🙂
J’aime particulièrement cette photo sur laquelle Miss Sue est plongée dans son occupation favorite : la couture. Inlassablement, elle cousit jusqu’à la fin de sa vie.
Dans ce Vieux Sud, Miss Sue ne faisait pas partie du célèbre groupe de Gee’s Bend, mais elle a vécu les mêmes nécessités, d’où la ressemblance.
Ici je crois qu’une chemise a servi de haut de robe !
Betty me confia qu’au long des six années de leur amitié, elle alla rendre visite à Miss Sue quasiment tous les jours, et tous les jours celle-ci cousait quelque chose. Elles étaient devenues aussi proches que deux personnes de la même famille qui se connaissent depuis toujours.
Le dimanche, Miss Sue lisait la Bible, écoutait quelques Gospels à la radio et faisait des mots croisés, assise sur son porche (terrasse couverte devant les maisons américaines). Toutes deux s’installaient ensemble quelques heures et se racontaient leurs histoires. Miss Sue se souvenait de sa vie en Géorgie, de la vie de ses douze enfants, tous décédés sauf un avant elle… Pendant la conversation, Miss Sue cousait, cousait… Elle faisait donc des robes, mais aussi les slips, les chemises de nuit, les nappes, les sets de table, les rideaux, des vêtements de bébé… Tout à la main par goût, même si elle savait utiliser une machine à coudre. Dans le quartier, on savait à qui confier ses ouvrages de couture !
Les deux amies, Miss Sue et Betty
Nous retrouverons Betty et Miss Sue avec des quilts très spéciaux prochainement !
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L’exubérance affichée des vêtements de Miss Sue n’est pas sans rappeler les célèbres boubous africains, que les femmes continuent de porter quand leur travail ou leur goût ne les mènent pas à s’habiller à l’occidentale. Les Occidentaux, aptes à se dévêtir quand il fait chaud, sont toujours étonnés de voir les couches de tissus sur les gens du cru qui, eux, se protègent de la morsure du soleil !
En parallèle avec les joyeuses robes de Miss Sue, Betty m’a indiqué une bien singulière histoire de vêtements qui remonte à une centaine d’années. Cela se passe en Afrique, très au sud, en Namibie. Ce pays était une colonie allemande depuis 1892. A force de se voir confisquer leurs terres et leurs troupeaux, les Hereros se rebellèrent. La riposte allemande fut abominable. Copiant les Britanniques qui venaient d’inventer les camps de concentration pendant la Guerre des Boers en Afrique du Sud (120 000 descendants de Hollandais et autant d’Africains noirs en camps), les Allemands parquèrent les Hereros à partir de 1904. Ils massacrèrent ce peuple et on parle là du premier génocide du 20e siècle. On estime que, de 80 000 personnes, les Hereros ne furent plus que 15 000 en 1915 à la fin de l’occupation allemande. En 2004, 100 ans après le début de cette tragédie, le gouvernement allemand reconnut la responsabilité morale et historique de leur peuple, offrant ses excuses au peuple Herero.
Hereros enchaînés
Dans le désert de Namibie et contrairement à celui du Sahara par exemple, les gens vivaient à peu près nus avant l’arrivée des missionnaires et des colons allemands. Pour la bienséance, ceux vivant à leur contact durent se vêtir, mais leurs habits n’avaient sans doute pas grande allure. Après la guerre, que firent les survivants Hereros pour marquer leur victoire finale ? Contre toute attente, ils s’approprièrent la plus belle mode de leurs oppresseurs, en souvenir de ce que leur peuple avait traversé comme épreuves, les portant comme des cicatrices visibles du passé ; ils clament ainsi leur propre victoire et indépendance. Les hommes s’habillent en tenue coloniale militaire et les femmes ont opté pour les robes à crinoline de la mode victorienne des Allemandes d’alors. C’est encore actuellement leur manière de s’habiller avec de sublimes variantes en patchwork, une mode joyeuse et élégante… mais aussi, quand on connaît l’histoire, une implacable manière de rappeler au monde le génocide dont les Hereros furent victimes.
Photo de Sally Watson.
Ce chapeau unique, en forme de cornes, honore les troupeaux, richesse de leur peuple. Il est soit assorti à la robe, soit en tissu contrasté.
Sublime robe de patchwork !
Photo Martha de Jong-Lantink
Photo Elmarie Mostert. Les modèles de robes utilisent parfois jusqu’à 12 mètres de tissu, à porter sous un soleil de plomb… Cette jeune Africaine conserve pourtant l’allure altière et féminine à la mode victorienne.
Deux jeunes beautés prolongent la tradition héritée de leurs aïeules.
Belle élégance pour une tenue quotidienne.
Photo Jim Naughten (voir livre ci-dessous)
Photos Jim Naughten
Les hommes aussi portent souvent des vêtements dérivés des costumes des Allemands. Photo Jim Naughten
Ne dirait-on pas des amies couturières de Miss Sue ? (Photo Jim Naughten)
C’est peut-être ici ma robe préférée ! Photo Jim Naughten.
Photo Jim Naughten – Le petit volant du bas rappelle celui des robes de Miss Sue !
Photo Jim Naughten
Photo Jim Naughten
Photos Jim Naughten
Outre l’histoire de ce peuple, ce livre n’a QUE des photos exceptionnelles de personnes de la tribu Herero vêtues à leur manière, sur un fond de désert namibien à la lumière aveuglante…Disponible notamment ici.
Une complicité s’est établie entre trois personnes qui échangèrent de nombreux mails ces dernières semaines, trois quilteuses qui ont tant à partager : LeeAnn de Seattle (Washington), Betty de Sebring (Floride) et moi-même de Toulouse (France). Le fil qui nous lie est le patchwork avec la passion des tissus, mais aussi un état d’esprit, le plaisir de l’inattendu, du non conventionnel, l’admiration devant nos ressemblances tout autant que nos différences… Nous avons oublié que nous étions devant nos ordis et on a papoté comme si nous étions assises autour de la même table !
Peinture de Lucien Andrieu (peintre de l’Ecole de Montauban), Etude de femmes autour d’une table
Ayant vécu en Afrique (mes plus belles années de fac d’anglais furent à l’Université de Cocody à Abidjan en Côte d’Ivoire), j’ai une sensibilité marquée pour ce que ce continent a pu offrir à notre monde occidental, de gré… ou de force, car nous savons tous plus ou moins comment les Noirs furent déracinés d’Afrique vers l’Amérique, comment nous avons pillé leurs ressources, tout en pensant parfois « bien faire » en leur imposant notre culture occidentale, notre éducation, nos religions… C’est un sujet toujours sensible, en particulier en France. Alors imaginez ce que peuvent ressentir les Afro-Américains à la recherche de leurs racines.
Betty m’a raconté avec confiance son parcours, ses passions… que je suis heureuse de partager ici avec vous.
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Pour les personnes utilisant Google Translate : I am sorry that Google always says « his » instead of « her » in its automatic translation, please correct it yourself in your head!
Betty Ford-Smith a 63 ans et une vie bien remplie, ancrée dans la société américaine actuelle mais curieuse de ses lointaines origines depuis son enfance. Professeur d’économie familiale pendant 38 ans, notamment spécialisée dans la prise en charge des enfants nécessitant des soins spéciaux, couronnant sa carrière en devenant proviseur, elle a parallèlement nourri sa passion sur les arts d’origine africaine.
A l’âge de 12 ans, Betty cherchait de l’inspiration dans un livre d’art africain ; elle fut encouragée par sa prof d’art à faire le portrait d’Idia, la Reine Mère du Bénin. Ce tableau sur carton est la première manifestation d’une longue passion.Plus tard, Betty voudra s’offrir cette reproduction en bronze. Cette opportunité se présentera l’année de la mort de sa mère, et pour elle c’est un signe précieux… Il n’y a oas de hasard quand on croit aux signes.
Celle-ci est exposée au Bristish Museum et date du 16e siècle. C’est toujours Idia, reine et mère du Bénin, qui vécut de 1504 à 1550. La beauté des femmes du Bénin est célébrée dans toute l’Afrique de l’Ouest. Notre ravissante Miss france 2014 en est d’ailleurs originaire !
Elevée près de New-York, la petite Betty n’aimait rien tant que passer ses vacances scolaires auprès de sa grand-mère et son arrière-grand-mère en Caroline du Sud, terre où sévissait encore l’esclavage il y a 150 ans. Elle y puisa maintes histoires du temps passé et comprit grâce à elles l’âme africaine qui ne les avait pas quittées. Les femmes de sa famille connaissaient les secrets des plantes et des esprits, le tout s’accompagnant de mystère, de magie et de rituels, certaines avaient des dons… Une fascination pour Betty ! Pour plonger dans l’ambiance des Etats du Vieux Sud, nous avons des livres, des films…
C’est dans cet Etat de Caroline du Sud, dans l’entre-deux-guerres, que se passe l’intrigue de l’opéra de Gerchwin Porgy and Bess. L’affiche des premières représentations (à New-York) est bien représentative de l’art pictural de l’époque (1935). Même si cet opéra véhicule nombre de stéréotypes quasi inévitables à l’époque, c’est une oeuvre aux musiques et chansons inoubliables. Vous pouvez entendre ici une version de Summertime chantée par Ella Fitzgeraldque j’ai eu l’immense chance de rencontrer en 1980, mais ceci est une autre histoire…
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Parallèlement à son travail, Betty devint donc spécialiste des arts africains et afro-américains. Elle vécut dans les années 70 dans les Caraïbes à la recherche des racines de son peuple. C’est à Haïtiqu’elle trouva les pratiques les plus proches des origines africaines (le vaudou). Elle y découvrit également des arts populaires très vivaces comme les « drapos vodou » (écrit ainsi en anglais), ces tableaux textiles figuratifs ou géométriques, iconographie de l’esprit haïtien avec son héritage africain, son passé d’esclave, son ancrage catholique… Rappelons que le Vaudou est une religion de déracinés, un mélange des cultes animistes d’Afrique avec les rituels et les saints de la religion catholique imposée. Ces drapeaux, tels qu’ils sont appelés là-bas, sont destinés à accueillir les esprits du vaudou lors des cérémonies. Ce sont des oeuvres d’abord dessinées sur tissu, puis cousues de perles et de sequins… de l’art textile pur ! Ils deviennent pour le reste du monde des objets de décoration et de collection. Betty possède une bonne cinquantaine de drapos qu’elle a exposés dans diverses maisons de culture, des écoles, des musées… Elle fait autorité dans ce domaine et donne volontiers des conférences sur le symbolisme de ces oeuvres.
Betty devant deux drapos vodou, lors d’une exposition en 2012
Même les bouteilles sont recyclées en oeuvres d’art par les artisans haïtiens, comportant souvent des symboles vaudou :
Betty se sentit naturellement très éprouvée par le terrible séisme du 12 janvier 2010. Elle fit partie de ces personnes qui se démenèrent pour apporter du soutien au peuple en souffrance, en faisant notamment cette exposition d’art haïtien.
Keeping Haïti in Our Hearts fut une des expositions de soutien pour le peuple haïtien. Betty et son mari posent devant des peintures haïtiennes, en compagnie d’une des organisatrices.
A l’extrême droite de la photo ci-dessus, vous pouvez deviner une sculpture en fer découpé, spécialité du village haïtien Croix-des-Bouquets. Ces artisans travaillent magnifiquement cette matière dans un style unique, toujours lié aux pratiques vaudou. J’ai chez moi, au-dessus de la cheminée, un Arbre de Vie haïtien :
J’ai eu un coup de coeur pour ce travail de fer découpé, martelé, embossé… Mon mari me l’a offert l’été dernier car cet arbre « me parlait ». Nous l’avons découvert dans une jolie boutique de la ville close de Concarneau (Finistère) qui soutient ainsi les artisans de ce pays. Cliquez sur la photo pour l’agrandir et voir les détails !
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Pour aller à la source, Betty fit également plusieurs voyages en Afrique : en Gambie et au Sénégal en 1986, en accompagnant un groupe de collégiens new-yorkais, puis au Nigeria en 2009 pour aider une amie à monter une école.
Au Nigeria, les enfants apprennent tous l’anglais, langue officielle nationale qui côtoie des langues locales. Ainsi, la communication était facile ! Cinq ans après, ces enfants ont grandi mais se souviennent sûrement encore du passage de la dame américaine qui leur a fait la classe !
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Son intérêt pour l’artisanat afro-américain la mena aussi en 2008 en Alabama où fut découvert, dans un hameau nommé Gee’s Bend, un groupe de quilteuses utilisant toutes sortes de tissus de récupération de façon souvent très libre. Leur notoriété leur permet maintenant de vendre les quilts qui n’étaient que couvertures utilitaires il y a 10 ans encore.
Il y a du choix dans les quilts à vendre à Gee’s Bend !
Une des acquisitions de Betty : celui-ci est très traditionnel !
Betty a acheté 2 quilts pour sa collection, celui-ci est signé Betty Seltzer.
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Sebring est une très jolie ville au centre historique, au bord d’un immense lac, au centre-sud de la péninsule de la Floride. Le climat est sub-tropical humide, on devine la luxuriance de la végétation !
Il y a peu, la retraite étant pesante pour une femme si active, Betty monta un magasin d’antiquités à Sebring et cette grande boutique porte le joli nom de Miss Ruby’s Den. On y trouve un sympathique bric-à-brac multi-culturel qui fait le bonheur des collectionneurs. Je trouve l’ambiance particulièrement féminine, avec des dentelles, des poupées anciennes, des éventails, des tableaux…
Si d’aventure vous allez en Floride, voici l’adresse de ce magasin : 619 North Pine Street, Sebring, FL 33870
Les objets ont une âme, c’est la croyance intime de Betty… et finalement beaucoup de gens le sentent aussi ! Un objet fait à la main ou celui qui a la patine du temps dont vous pouvez tomber amoureux, sont bien autre chose qu’une simple matière inerte !
Et vous, les objets vous parlent-ils parfois ?
Dans un coin de sa boutique se trouve un lit avec un quilt extraordinaire… Vous connaîtrez son histoire très prochainement !
Dear Betty, just hoping you will not be disappointed by this summary of all the documents you gave me about you and all your interests! You know that we are now connected… Soon comes a post about your dear friend Miss Sue!
De Sisters en Oregon qui se trouve au nord-ouest des Etats-Unis, nous plongeons dans le « deep South », le Sud profond dans le sud-est des US, états séparés puis réunis lors de la guerre de sécession (1861-1865). Cette grande région a en commun une histoire tourmentée et une culture distincte du reste des US.
J’ai lu ce livre en 1980 alors que j’habitais en Côte d’Ivoire. Il m’a profondément touchée… Alex Haley, Roots (Racines) 1976, prix Pulitzer.
Cette région est marquée dès le début par son activité agricole et l’utilisation d’esclaves en tant que main d’oeuvre. Les premiers Noirs (une vingtaine) furent débarqués dès 1615 à la suite d’un déroutage d’un navire négrier espagnol par des Hollandais. Puis progressivement le honteux commerce triangulaire s’installa alors que les besoins en main d’oeuvre s’intensifiaient dans les champs de tabac, de riz, d’indigo, de canne à sucre ou de café, le coton ne devenant la culture principale qu’en 1790. Au total, 600 000 Africains furent ainsi déportés vers les territoires des Etats-Unis (5 à 6 % de l’ensemble des Noirs venus d’Afrique vers le continent américain).
A l’orée du XIXe siècle, il n’y avait presque plus de migration de l’Afrique vers les Etats-Unis, les Noirs étaient pour la plupart installés en familles dans les quartiers des esclaves dans de grands domaines, possédés par des maîtres blancs souvent plus récemment américains qu’eux. Ce n’était pas une belle vie, bien sûr que non, mais ils y avaient une famille, des habitudes, une installation, un homeland américain.
Mais alors vint la migration à l’intérieur du territoire avec l’expansion territoriale vers l’Ouest. Entre la révolution américaine (indépendance le 4 juillet 1776) et la guerre de Sécession, des historiens s’accordent à dire que c’est une période absolument tragique pour les Noirs, aussi traumatisante que le déracinement d’Afrique : brutalement séparés de leurs familles et des terres où ils vivaient depuis des générations, extrêmement maltraités par les passeurs et vendeurs puis leurs nouveaux propriétaires, environ un million d’esclaves furent déracinés pour travailler plus à l’ouest. Cette période très violente fut le ferment de tous les maux de la ségrégation raciale dans ces pays du sud et de la situation actuelle. J’ai bien sûr en tête l’actualité à Ferguson (Missouri).
Ce vieux Sud, si violent, est pourtant si attachant, berceau du blues et du jazz, lieu des plus jolies histoires… Laissons-nous porter par cette ambiance à nulle autre pareille…
Cet été j’ai revu La Couleur Pourpre de Steven Spielberg de 1985, un des films qui réussit à égaler le roman d’origine (La Couleur Pourpre d’Alice Walker, 1982, prix Pulitzer). Steven Spielberg, homme blanc juif, a su capter comme personne l’essence du Vieux Sud et magnifier ces femmes noires chrétiennes, faisant de ce film un enchantement. Complètement invraisemblables sont les critiques essuyées par Spielberg à la sortie du film : que Spielberg ose s’attaquer à ce sujet semblait un affront pour certains, tant les tensions racistes et sexistes demeuraient aux Etats-Unis.
Malheureusement on le sait, ici, là et ailleurs violence et racisme ont la vie dure…
D’ailleurs, les femmes de ce Sud, blanches ou noires, multiplement rabaissées, avilies, victimes de violences, savent lever la tête et font partie des héroïnes les plus touchantes de la littérature populaire américaine qui font de bons films ! Connaissez-vous Les beignets de tomates vertes, La couleur des sentiments, La vie secrète des Abeilles (Le secret de Lily Owens) ?… Sans parler de Gone with the Wind/Autant en emporte le vent, bien plus ancien et d’un autre temps… Moins féminin mais très instructif sur ce Vieux Sud aux relents toujours violents, le dernier livre de John Grisham (auteur prolifique ayant notamment écrit La Firme et L’Affaire Pélican) m’a tenue en haleine cet été avec L’allée des sycomores.
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C’est principalement dans ce vieux Sud qu’on trouve les quilts « afro-américains » devenus à la mode. Il s’en vend sur internet, parfois estampillés « slave-made », « fait par une esclave » ou autre fantaisie scabreuse… laissant sous-entendre « fait par une descendante d’esclave ». Car la plupart de ces quilts datent du XXe siècle, faits d’ailleurs indifféremment par des Noires ou des Blanches du vieux Sud qui partagent le même genre de vie de femmes malheureusement pauvres…
Attention aux amalgames encore une fois : « l’africanisme » n’est pas tout-à-fait ce qu’on croit. Il est prouvé par de sérieuses historiennes du quilt américain (en tête Leigh Fellner à ce sujet) que les esclaves des états du sud faisaient effectivement des quilts, mais avec les mêmes motifs et les mêmes tissus disponibles que les femmes blanches. Certaines étaient très douées pour manier l’aiguille et l’une d’elles, Lizzie Keckley, devint la couturière attitrée de Mrs. Lincoln, épouse d’Abraham Lincoln. Voir ici un article très complet sur cette dame (en anglais).
Non, tout ce qui est spontané, en bandes, de travers, coloré, rythmé, asymétrique etc., stéréotypes véhiculés par nombre d’études pas assez sérieuses, n’est pas obligatoirement afro-américain ! Toutes ces caractéristiques se trouvent aussi chez des quilteuses blanches (même les Amish, même les Galloises, même les Australiennes…).
Ce quilt vient probablement de Pennsylvanie et les historiens le datent des années 1890. Il est actuellement au Speed Museum (Louisville, Kentucky), je l’ai vu sur Selvage Blog, blog toujours à la pointe de l’inspiration !
Cela ne remet aucunement en cause le talent de quelque artiste que ce soit, ni l’admiration qu’on peut avoir pour les quilteuses du hameau de Gee’s Bend en Alabama : simplement l’Afrique de leurs ancêtres n’avait pas alors les textiles caractéristiques qu’on lui prête…
Magnifique quilt d’Anna Williams de 1998. Cette grande artiste de Louisiane, née en 1927, inspire de nombreuses artistes contemporaines. Je ne suis pas sûre que la couleur de sa peau soit importante… Voir aussi l’article de Barbara Brackman ici sur l’influence déterminante d’Anna Williams dans le monde du quilting contemporain.
En revanche, il est évident que la quête des origines, oh combien compréhensible, mène de nombreuses Afro-Américaines à s’inspirer de l’Afrique des XIX et XXe siècles (qui n’est pas l’Afrique de leurs ancêtres des XVIIe et XVIIIe siècles), où effectivement on trouve les très colorés tissus WAX inspirés des batiks indonésiens.
Quel chaleureux ensemble de tissus africains ! Photo prise… à Paris, voir ce blog.
Quelques motifs sont dits « typiquement afro-américains » comme le Pine-Burr (ou Pine-cone) quilt, présenté ces jours-ci par Karen Griska – Selvage Blog, elle-même inspirée par ma chère LeeAnn, Nifty Quilts. Mais les historiens ne sont pas tous d’accord, j’ai ici un texte sur un blog spécialisé émettant quelques nuances. Il n’en reste pas moins qu’il n’y a rien de tel pour vider les armoires de tous vos petits morceaux ! Attention, le résultat sera lourd, très lourd…
Superbe Pinecone quilt datant des années 1930 (on voit que c’est la mode des pastels), présenté sur ce blog : Scraps & Threadtales . Il pèse environ 14 kg !
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Revenons à la Couleur Pourpre, le film.
Whoopi Goldberg (Celie) est ici allongée sur un quilt noué tout simple, fait d’une alternance de carrés foncés et clairs, ouvrage parfaitement en accord avec le milieu social, le lieu et l’époque (état de Georgia, dans les années 1930).
J’y ai réentendu cette merveilleuse chanson de Quincy Jones, Rod Temperton & Lionel Richie :Miss Celie’s Blues(cliquez sur le titre pour 2 minutes 50 de bonheur !) que j’adore…
Sister, you’ve been on my mind
Oh sister, we’re two of a kind
So sister, I’m keeping my eyes on you…
J’aime fredonner ce blues (toute seule, car je ne veux pas offenser d’autres oreilles) en pensant à ma petite soeur qui ne s’appelle pas Celie mais Cécile… Vous saurez un peu plus sur ma petite Cécile très prochainement… mais oui, on y parlera patchwork aussi !