De Sisters en Oregon qui se trouve au nord-ouest des Etats-Unis, nous plongeons dans le « deep South », le Sud profond dans le sud-est des US, états séparés puis réunis lors de la guerre de sécession (1861-1865). Cette grande région a en commun une histoire tourmentée et une culture distincte du reste des US.

Cette région est marquée dès le début par son activité agricole et l’utilisation d’esclaves en tant que main d’oeuvre. Les premiers Noirs (une vingtaine) furent débarqués dès 1615 à la suite d’un déroutage d’un navire négrier espagnol par des Hollandais. Puis progressivement le honteux commerce triangulaire s’installa alors que les besoins en main d’oeuvre s’intensifiaient dans les champs de tabac, de riz, d’indigo, de canne à sucre ou de café, le coton ne devenant la culture principale qu’en 1790. Au total, 600 000 Africains furent ainsi déportés vers les territoires des Etats-Unis (5 à 6 % de l’ensemble des Noirs venus d’Afrique vers le continent américain).
A l’orée du XIXe siècle, il n’y avait presque plus de migration de l’Afrique vers les Etats-Unis, les Noirs étaient pour la plupart installés en familles dans les quartiers des esclaves dans de grands domaines, possédés par des maîtres blancs souvent plus récemment américains qu’eux. Ce n’était pas une belle vie, bien sûr que non, mais ils y avaient une famille, des habitudes, une installation, un homeland américain.
Mais alors vint la migration à l’intérieur du territoire avec l’expansion territoriale vers l’Ouest. Entre la révolution américaine (indépendance le 4 juillet 1776) et la guerre de Sécession, des historiens s’accordent à dire que c’est une période absolument tragique pour les Noirs, aussi traumatisante que le déracinement d’Afrique : brutalement séparés de leurs familles et des terres où ils vivaient depuis des générations, extrêmement maltraités par les passeurs et vendeurs puis leurs nouveaux propriétaires, environ un million d’esclaves furent déracinés pour travailler plus à l’ouest. Cette période très violente fut le ferment de tous les maux de la ségrégation raciale dans ces pays du sud et de la situation actuelle. J’ai bien sûr en tête l’actualité à Ferguson (Missouri).
Pour mesurer toute la violence des combats successifs pour la reconnaissance d’une égalité de fait et les difficultés à vivre ensemble, même avec un Président des Etats-Unis métis (article Obama en quilts), on peut lire le livre de Nicole Bacharan Les Noirs américains : Des champs de coton à la Maison Blanche.
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Ce vieux Sud, si violent, est pourtant si attachant, berceau du blues et du jazz, lieu des plus jolies histoires… Laissons-nous porter par cette ambiance à nulle autre pareille…
Cet été j’ai revu La Couleur Pourpre de Steven Spielberg de 1985, un des films qui réussit à égaler le roman d’origine (La Couleur Pourpre d’Alice Walker, 1982, prix Pulitzer). Steven Spielberg, homme blanc juif, a su capter comme personne l’essence du Vieux Sud et magnifier ces femmes noires chrétiennes, faisant de ce film un enchantement. Complètement invraisemblables sont les critiques essuyées par Spielberg à la sortie du film : que Spielberg ose s’attaquer à ce sujet semblait un affront pour certains, tant les tensions racistes et sexistes demeuraient aux Etats-Unis.
Malheureusement on le sait, ici, là et ailleurs violence et racisme ont la vie dure…
D’ailleurs, les femmes de ce Sud, blanches ou noires, multiplement rabaissées, avilies, victimes de violences, savent lever la tête et font partie des héroïnes les plus touchantes de la littérature populaire américaine qui font de bons films ! Connaissez-vous Les beignets de tomates vertes, La couleur des sentiments, La vie secrète des Abeilles (Le secret de Lily Owens) ?… Sans parler de Gone with the Wind/Autant en emporte le vent, bien plus ancien et d’un autre temps… Moins féminin mais très instructif sur ce Vieux Sud aux relents toujours violents, le dernier livre de John Grisham (auteur prolifique ayant notamment écrit La Firme et L’Affaire Pélican) m’a tenue en haleine cet été avec L’allée des sycomores.
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C’est principalement dans ce vieux Sud qu’on trouve les quilts « afro-américains » devenus à la mode. Il s’en vend sur internet, parfois estampillés « slave-made », « fait par une esclave » ou autre fantaisie scabreuse… laissant sous-entendre « fait par une descendante d’esclave ». Car la plupart de ces quilts datent du XXe siècle, faits d’ailleurs indifféremment par des Noires ou des Blanches du vieux Sud qui partagent le même genre de vie de femmes malheureusement pauvres…
Attention aux amalgames encore une fois : « l’africanisme » n’est pas tout-à-fait ce qu’on croit. Il est prouvé par de sérieuses historiennes du quilt américain (en tête Leigh Fellner à ce sujet) que les esclaves des états du sud faisaient effectivement des quilts, mais avec les mêmes motifs et les mêmes tissus disponibles que les femmes blanches. Certaines étaient très douées pour manier l’aiguille et l’une d’elles, Lizzie Keckley, devint la couturière attitrée de Mrs. Lincoln, épouse d’Abraham Lincoln. Voir ici un article très complet sur cette dame (en anglais).
Non, tout ce qui est spontané, en bandes, de travers, coloré, rythmé, asymétrique etc., stéréotypes véhiculés par nombre d’études pas assez sérieuses, n’est pas obligatoirement afro-américain ! Toutes ces caractéristiques se trouvent aussi chez des quilteuses blanches (même les Amish, même les Galloises, même les Australiennes…).

Cela ne remet aucunement en cause le talent de quelque artiste que ce soit, ni l’admiration qu’on peut avoir pour les quilteuses du hameau de Gee’s Bend en Alabama : simplement l’Afrique de leurs ancêtres n’avait pas alors les textiles caractéristiques qu’on lui prête…

En revanche, il est évident que la quête des origines, oh combien compréhensible, mène de nombreuses Afro-Américaines à s’inspirer de l’Afrique des XIX et XXe siècles (qui n’est pas l’Afrique de leurs ancêtres des XVIIe et XVIIIe siècles), où effectivement on trouve les très colorés tissus WAX inspirés des batiks indonésiens.

Mais après tout, les rêves et les mythes sont parfois aussi importants que la vérité pure et dure… Presque tout le monde regrette que la belle histoire de l’Underground Railroad secret Code soit fausse !
Quelques motifs sont dits « typiquement afro-américains » comme le Pine-Burr (ou Pine-cone) quilt, présenté ces jours-ci par Karen Griska – Selvage Blog, elle-même inspirée par ma chère LeeAnn, Nifty Quilts. Mais les historiens ne sont pas tous d’accord, j’ai ici un texte sur un blog spécialisé émettant quelques nuances. Il n’en reste pas moins qu’il n’y a rien de tel pour vider les armoires de tous vos petits morceaux ! Attention, le résultat sera lourd, très lourd…

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Revenons à la Couleur Pourpre, le film.

J’y ai réentendu cette merveilleuse chanson de Quincy Jones, Rod Temperton & Lionel Richie : Miss Celie’s Blues (cliquez sur le titre pour 2 minutes 50 de bonheur !) que j’adore…
Sister, you’ve been on my mind
Oh sister, we’re two of a kind
So sister, I’m keeping my eyes on you…
J’aime fredonner ce blues (toute seule, car je ne veux pas offenser d’autres oreilles) en pensant à ma petite soeur qui ne s’appelle pas Celie mais Cécile… Vous saurez un peu plus sur ma petite Cécile très prochainement… mais oui, on y parlera patchwork aussi !
























































































