A la recherche de la sérénité

Si vous avez la chance d’aller (ou d’être) à Paris, vous aurez peut-être la joie d’aller visiter l’exceptionnelle double exposition :

Van-Gogh-et-Hiroshige-Pinacotheque

Hiroshige a créé de nombreuses séries d’estampes au cours de voyages réalisés ou imaginaires dans le Japon de la première moitié du XIXe siècle.

fleuve

Cette composition en diagonale, très fréquente au Japon, inspirera les Impressionnistes et leurs successeurs

Son style magnifie les paysages comme d’un coup de baguette magique, les intempéries deviennent belles, la pluie argentée, le brouillard attractif, la lune une complice de nos rêves…

Hiroshige-Famous_Places_In_Edox800

Une estampe de Hiroshige parmi tant d’autres (une Vue de Edo) : on apprécie ici quelques caractéristiques comme la succession de plans et la perspective profonde, l’activité humaine en premier plan,  les dégradés célestes, la pleine lune,  l’indigo mis en valeur par quelques touches de couleurs chaudes et, tiens, une certaine couleur neutre gris taupe !

J’ai adoré examiner les détails minutieux des maisons « minka » de Edo (ancien nom de Tokyo) ou de la campagne, tous les précieux renseignements de la vie quotidienne dans ce Japon naguère totalement fermé à l’Occident… Les centaines de paysages, si poétiques, sont les grandes vedettes de ces estampes. La palette est restreinte aux couleurs naturelles alors disponibles (végétales ou minérales), ce qui confère une douceur très raffinée.  Il y a beaucoup à voir, prenez votre temps pour apprécier cette expo, elle est extraordinaire. Si vous n’en avez pas la possibilité, vous pouvez apprendre à mieux connaître cet immense artiste ici.

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J’adore Van Gogh (c’est banal, je sais ;-)), mon premier argent économisé fut pour un voyage seule à Amsterdam pour visiter LE musée Van Gogh… et j’y goûterai alors des gâteaux à la cannelle, saveur de mes premières libertés ! On peut donc voir actuellement à Paris une quarantaine de tableaux superbes, à la palette et au coup de pinceau reconnaissables entre tous :

herbe

Carré d’herbe, 1887 – Petit tableau (30 x 40 cm) qui me fait irrésistiblement penser aux broderies de Liz Maidment !

Asile

Le jardin de l’asile de Saint-Rémy – 1889 (91 x 72). Comment imaginer que l’artiste était interné en asile alors qu’il était capable au même moment de peindre une oeuvre aussi  raffinée, paisible et positive ?

allée

Allée dans un parc – 1888 (72 x 93 cm). Palette restreinte, effet maximum !

troncs

Troncs d’arbre dans l’herbe – 1890 (72 x 91 cm). Cadrage bien peu académique ! Il nous permet de baisser les yeux comme si on était dans ce bois et remarquer les humbles pissenlits et autres fleurs printanières.

… Et tant d’autres que j’espère, vous aurez l’occasion d’aller découvrir ! L’exposition est ouverte jusqu’à la Saint-Patrick (17 mars), donc si vous allez à l’Aiguille en Fête en février, ce ne sera pas trop tard…

Cependant, malgré toutes ces superbes peintures, j’étais de prime abord un peu bêtement déçue de ne pas y voir certains tableaux témoignant de manière plus évidente l’amour de Van Gogh pour l’esthétique japonaise… Pour comprendre ce petit manque, vous pouvez aller voir quelques exemples sur ce blog. Sur les grands panneaux explicatifs de l’expo, certains rapprochements entre estampe de Hiroshige et tableaux de Van Gogh me semblaient également parfois un peu « tirés par les cheveux »…

Mais en réalité, cette expo est bien plus subtile qu’une simple série de reproductions de scènes « à la japonaise ». Elle démontre les leçons de composition, de simplification que Vincent a retenues de l’observation attentive de l’art japonais. Elle donne aussi à réfléchir sur l’attraction de Van Gogh, à l’esprit si tourmenté, irrésistiblement attiré par ce Japon représenté par les estampes de Hiroshige, à l’atmosphère si légère, sereine et paisible…

Vincent à la recherche de la sérénité, c’est ce que je retiendrai peut-être finalement de cette expo.

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En France, le froid arrive…

… et j’ai trouvé sur Facebook un quilt qui illustre l’hiver à merveille :

felisa quilt : Minka in Invierno

« Minka Houses in Winter » : Felisa Nakawasa a dessiné ce modèle réalisé par Shisuyo Tuchihashi. Felisa fait régulièrement éditer ses modèles dans les magazines de patchwork japonais les plus réputés et a reçu maintes récompenses.

Les « Minka » sont au Japon des maisons traditionnelles, généralement les habitations modestes des paysans, pêcheurs, artisans et marchands. Leur style varie grandement selon la région mais les plus connues sont au centre du Japon où quelques villages, inscrits par l’UNESCO au patrimoine de l’humanité, sont préservés :

Village historique au centre du Japon

(photo du site de l’UNESCO)

Les toits de ces Minka sont extrêmement pentus car l’hiver, la neige tombe fortement dans cette région. Certains descendent presque jusqu’au sol et cette architecture est appelée « gassho-sukuri », c’est-à-dire en forme de mains jointes. Les toits pentus sont à la fois utiles à l’extérieur (intempéries) et à l’intérieur (fonction de cheminée !). Je vous recommande la lecture du blog de Jacques Perrin à ce sujet.

gassho_zukuri

Maison Minka… ou le charme de la couleur taupe

Cette représentation de la Maison est, pour le peuple japonais, une image traditionnelle ancrée dans les esprits. On peut rapprocher cette image culturelle à celle de la « petite école rouge » aux Etats-Unis. Il faut peut-être trouver ici l’inspiration des tissus japonais taupe pour le patchwork, car c’est bien dans cette gamme de couleurs qu’apparaissent ces maisons en bois au toit de chaume !…

houses yoko saito

Ce livre, au succès fou amplement justifié (traduit du japonais par Osamu & Marie-Claude Tsuruya) comporte de nombreuses maisons de style « Minka », ces maisons habitées par les « gens du peuple » ruraux ou citadins.

Dans le sud du Japon, les Minka n’ont pas les mêmes caractéristiques car elles sont adaptées au climat ; les toits sont moins pentus et elles sont souvent construites sur pilotis pour favoriser la ventilation… mais aussi, tout comme plus au nord, en raison des séismes…

architecture traditionnelle sur pilotis

Ces habitats traditionnels ont été massivement démolis au XXe siècle mais de nombreuses personnes et associations les protègent et les reconstruisent actuellement. Leur charme opère… et après tout, en plus de leur valeur historique, ce sont de parfaites maisons écologiques ! 

Pour le regard unique d’une Française quilteuse connaissant le Japon de l’intérieur, allez sur le blog de Marie-Claude Tsuruya La Chambre des Couleurs.

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EstampeHiroshige

Estampe de Hiroshige, Sur la route du Tokaïdo, Kambara
« Neige de nuit » – Des maisons Minka sous la neige. Je crois presque entendre la neige crisser sous les pas…

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Le joli chemin de l’Avent tout blanc

L’hiver dernier, les amies de Calicot Patch* ont repéré un modèle du magazine japonais bien connu Tsuchin. Ce n’est pas la première fois qu’elles y dénichent de superbes idées ! Personnellement, j’hésite toujours entre la revue Tsuchin ou Quilt Japan qui, chacune, offre tous les deux mois des ouvrages vraiment originaux.

L’hiver dernier donc, un petit tableau suscita l’intérêt de nos quatre inséparables -Mireille, Hélène, Nelly et Yolande- qui firent chacune leur version :

Ma photo, prise lors de l’exposition*, ne rend pas justice à ces adorables petits quilts. Les quatre sont ravissants, tous ont des détails imaginés par chacune. Je peux juste isoler celui de Yolande :

Voyez-vous que les collines sont des mini-pochettes ? Le Père Noël saute chaque jour de case en case et s’approche chaque jour un peu plus près de la maison … Et le 24 décembre… il saute dans la cheminée ! N’est-ce pas adorable ?…

J’ai demandé à Hélène de me faire parvenir quelques vues de son joli calendrier et les voici, rien que pour vous :

Le Père Noël, tranquillement, parcourt le joli chemin de l’Avent. Vous pouvez cliquer sur les photos pour apprécier les détails : paillettes, perles de rocaille, croquet, broderies et superbe quilting animent le tableau !  Mais rien n’est plus difficile que de photographier du blanc, je dois dire que les originaux ont bien plus de relief et de présence…

Cet hiver, dès le début du calendrier, mes amies doivent voir aussi un paysage blanc de leur fenêtre, vu le froid qu’on a déjà à Toulouse ! Elles ont la chance d’habiter face à la majestueuse chaîne des Pyrénées…

* Calicot Patch, club de la région de Saint-Gaudens (31). Elles ont exposé le week-end dernier, vous pouvez voir ici d’autres articles s’y rapportant : ici et .

La Reine du Crazy Victorien – Son livre

Vous souvenez-vous de mon enthousiasme après avoir visité l’exposition de Denyse Saint-Arroman l’année dernière ? Elle sait comme nulle autre faire des Crazy Quilts au charme fou.

Je n’ai pas oublié ce plaisir et pour notre Journée de l’Amitié (France-Patchwork 31) avant Noël, je trouvais judicieux de nous plonger dans cet univers de tissus précieux et de broderies qui brillent ! Denyse était donc notre invitée vendredi dernier et elle nous a éblouies par ses quilts où chaque centimètre carré ou presque est brodé, perlé, décoré… De près, nous sommes impressionnées par la technique et la patience, de loin nous apprécions la structure du panneau et son ambiance tantôt délicieusement désuette et rococo, tantôt extrêmement moderne… même en conservant la technique pure du crazy victorien (du XIXe siècle) !

Alors merci Denyse pour cette conférence érudite et si intéressante, même pour celles qui n’ont pas d’affinités particulières avec ce style ; c’était un challenge relevé avec brio.

Je ne ferai pas ici l’historique de cette technique passionnante car Denyse Saint-Arroman l’a remarquablement fait dans son livre qui vient de sortir :

Livre de Denyse Saint-Arroman sur les Crazy Quilts, posé sur mon petit crazy fantaisie.

Sachez seulement que, tout comme pour l’Assiette de Dresde, les origines de l’engouement du Crazy ont un lien direct avec la découverte de l’esthétique asiatique (chinoise et japonaise) en seconde moitié du XIXe siècle…

N’hésitez pas à vous offrir (bientôt Noël !!) ce livre très complet où vous trouverez tous les conseils nécessaires à la réussite de votre crazy quilt avec de nombreuses broderies expliquées pour orner votre ouvrage, ainsi que mille et une astuces…

Vente du livre sur son site : http://patchwork-perles-broderies.com/bibliographie.html

L’Assiette de Dresde – Les origines

C’est au tournant du XXe siècle que semble apparaître ce motif de bloc de patchwork, d’abord appelé de nombreuses manières avant que ne se généralise vers les années 30 l’appellation Assiette de Dresde. Vous pouvez en suivre l’évolution dans la Bible des blocs,  The Encyclopedia of Pieced Quilt Patterns de Barbara Brackman.

Alors, pourquoi donc ce bloc est-il nommé d’après une ville allemande ?…

Ayant vécu en Allemagne, je savais que Dresde -ou plutôt Meissen, à 20 km- était un centre historique de la porcelaine. Cela me semblait donc plutôt normal qu’un bloc de patchwork s’appelle « Assiette de Dresde » en hommage à ce haut lieu de la porcelaine baroque. Il ne faut pas oublier que les immigrantes d’origine allemande étaient fort nombreuses aux Etats-Unis !

Voici quelques pièces de porcelaine de Dresden/Meissen du XIXe siècle, dont quelques unes rappellent effectivement notre Assiette de Dresde. Les deux dernières sont le fameux motif de l' »oignon bleu »,  Zwiebelmuster en allemand, qui est, depuis sa création en 1730, le motif bleu-blanc qui a le plus de succès en Europe. A l’origine, ce n’étaient pas des oignons qui étaient dessinés sur la bordure mais des grenades ! Les motifs stylisés provenant d’Asie furent mal interprétés…

Fortuitement j’ai appris beaucoup au sujet de la porcelaine : en 2006, j’ai acheté un livre… un peu à cause de son titre, « Bleu de Sèvres » car dès qu’il s’agit de BLEU, j’ai tendance à acheter !! Dans ce roman fort bien documenté, nous apprenons toute l’histoire de la porcelaine, depuis cette connaissance millénaire chinoise,  les échanges culturels et commerciaux avec les voisins coréens et japonais, puis l’engouement européen des « chinoiseries et japonaiseries »… Les Cours Royales veulent absolument posséder ces divines porcelaines ! Lisez ce livre si vous aimez l’Histoire, vous apprendrez comment Limoges est devenu la première ville de la porcelaine française pour concurrencer la suprémacie européenne… de Dresde !

Pour mieux comprendre l’enjeu, il faut savoir que l’art de la poterie, c’est-à-dire le travail de terres argileuses, est extrêmement ancien dans le monde entier, argile cuite (=céramique)  décorée ou pas… Elle est solide, imperméable, mais reste d’aspect rustique.

La porcelaine, elle, est admirée d’emblée pour sa blancheur, sa finesse, sa transparence… Les premières pièces furent apportées en Europe par Marco Polo au Moyen-Age ; elle fut baptisée ainsi par le Vénitien qui la croyait au début fabriquée à partir de poudre d’un coquillage (la porcelaine, porcellana). Mais pour l’étymologie du mot lui-même, ce n’est pas très romantique, je vous laisse donc chercher  dans un dictionnaire

Voici la très belle collection de porcelaines de mon mari, passion depuis son adolescence !

Toutes les porcelaines ont une brillance naturelle superbe (ici, une Cypraea Mappa)

Ce sont donc les Chinois qui ont inventé la porcelaine à partir d’une roche argileuse blanche fine et très friable, le kaolin (mot d’origine chinoise), qui se vitrifie et devient translucide au-delà de 1200°C. On y ajoute du feldspath et du quartz pour le liant et la solidité. Il leur fallut plusieurs siècles pour arriver, au XIIe siècle, à obtenir la perfection. A noter que les Anglais nommèrent la porcelaine simplement china en raison de sa provenance… Ce qui était naguère  possible ne le serait plus maintenant, avec tout ce qui  est made in China !…

Porcelaine chinoise Ming du 17e siècle, voyez-vous ces décorations bleues ?… les Européens aiment tellement qu’ils s’en inspireront largement !

Bien longtemps après la découverte de la porcelaine par Marco Polo en Chine, cette vaisselle précieuse enchantera les riches tables européennes après l’ouverture des grandes Routes maritimes  et donc commerciales  entre l’Europe et l’Asie tracées par Vasco de Gama en 1498. Période d’ébullition avec la découverte récente de l’Amérique,  période d’intense évolution intellectuelle et artistique, bref c’est la Renaissance !

A savoir que le premier collectionneur historique de porcelaines asiatiques fut le Cardinal de Richelieu, qui possédait près de 400 pièces au XVIIe siècle. Ces grandes collections européennes étaient faites par des hommes, mais c’est   la passion de la Marquise de Pompadour pour la porcelaine qui fut à l’origine de la fabrication à Limoges des porcelaines françaises… Voir le livre ci-dessus !

Entre temps je me suis rendu compte que tous ces styles « européens » blanc et bleu que j’aimais, des services anciens Villeroy & Boch aux carreaux de Delft, de la fine porcelaine danoise Royal Copenhagen (ci-contre, aux accents lointains de blocs d’Assiette de Dresde) au motif typiquement allemand du Zwiebel de Meissen, tout, absolument tout était inspiré par… les Chinois et les Japonais…

Dès lors j’ai eu un doute raisonnable sur l’origine de ce qu’on appelle le bloc de l’assiette de Dresde.

Et effectivement, ces assiettes aux dessins découpés en tranches sont des motifs typiquement asiatiques (voir l’assiette chinoise ci-dessus). Avec plusieurs couleurs, elles sont directement de style japonais, dit Imari, connu en Europe d’abord grâce à l’extravagante collection réunie… à Dresde par Auguste de Saxe au XVIIIe siècle. Collectionneur acharné, il se disait atteint de la Maladie de la Porcelaine ! Il fit même construire « Le Palais Japonais » de Dresde pour y abriter son extraordinaire collection. Miraculeusement préservée des bombardements lors de la seconde guerre mondiale, cette collection compte environ 20 000 pièces, asiatiques et européennes. De là à assimiler les motifs de la porcelaine Imari avec la ville de Dresde, il n’y a donc qu’un tout petit pas… Collection à admirer dans le palais de Zwinger à Dresde, le Palais Japonais abritant à présent le Musée ethnologique.

 Cette assiette semble européenne par sa forme, alors qu’elle vient d’Imari/Arita. Ces porcelaines japonaises étaient à l’origine destinées aux Seigneurs de Nagasaki et Saga (sud du Japon).

La porcelaine traditionnelle Imari était principalement colorée en bleu (grâce à l’oxyde de cobalt), comme les porcelaines chinoises, mais aussi en rouge (oxyde de fer) et or. On y trouvait les mêmes dessins que sur les soies et autres objets nippons, des dessins géométriques mais surtout des fleurs. Certains dessins nous sont très familiers, regardez :

Antiquités du XIXe Siècle  – Porcelaines Imari du Japon

C’est donc pour la ville de Dresde une gloire probablement un peu usurpée, on devrait plutôt appeler le bloc de patchwork que nous connaissons « Assiette d’Imari » ou « Assiette d’Arita »! Imari est le port d’où partaient les porcelaines faites à Arita… Ces Japonais purent fournir aux Hollandais les porcelaines si prisées alors que la Chine, en proie à la guerre civile qui mit fin à l’ère Ming, était en rupture de stock. Avant que l’Europe ne réussisse à percer les secrets de la fabrication de la porcelaine, toute cette fine vaisselle traversait une grande partie du Monde avant d’atterrir sur les plus belles tables européennes ; après l’influence chinoise, la porcelaine Imari formata ainsi largement l’esthétique de la porcelaine en Europe. Puis on retrouva de manière un peu mystérieuse ces motifs utilisés en blocs de patchwork en Amérique !

Pour finir, j’ai envie de partager avec vous un très beau quilt fort justement appelé Imari  découvert lors de mes recherches sur internet :

Imari de Eileen Uchima – Une merveille ! Il mérite de l’attention, une foule de détails sont à découvrir…

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Le charme des ikats

Les tissus « ikat » ont un charme fou. Bien avant de connaître ce nom, j’étais attirée par ces effets fuyants et lignes incertaines qui tranchaient avec les rayures ou  écossais occidentaux bien délimités.

Dans cette pile de tissus, il y a de nombreux imprimés imitant l’ikat, regroupés au milieu. C’est ma réserve pour le Sampler des Droits de la Femme, appelé aussi Grandmother’s Choice.

L’ikat est un procédé de teinture & tissage à plusieurs variantes ; le principe est qu’on préserve de la teinture en nouant à intervalles réguliers les fils de chaine et/ou de trame AVANT le tissage. On retrouve cette technique surtout en Indonésie, mais aussi en Amérique Latine, en Asie centrale, au Japon… 

L’ikat de chaine est le plus simple. On ligature les fils de chaine tendus et on les teint, avant tissage. L’ikat de trame est plus délicat car on doit préparer le fil de trame en aller/retour sur un cadre de la taille du futur tissu, le ligaturer, le teindre, le dérouler avant de le tisser sur la chaine unie. Quant à l’ikat double, c’est la combinaison des deux techniques.

 Le tissu de gauche est un imprimé que j’adore, j’en avais acheté 2 mètres il y a des lustres et j’en ai mis dans des dizaines de quilts ! Il ne m’en reste qu’un petit bout… Il imite un tissu typiquement japonais, le kasuri, nom japonais de l’ikat. Il était vendu également en rouge, peut-être en avez-vous ? Les deux tissus de droite sont chers à mon coeur, ce sont d’authentiques kasuri teints à l’indigo qui m’ont été offerts par mon amie Marie-Claude de la Chambre des Couleurs.

La Diva du scrap quilt, Bonnie Hunter, vient de passer quelques jours en Indonésie et elle en rapporte un reportage sur la fabrication de ces tissus. Même si vous ne comprenez pas l’anglais, vous voyez sur ses photos comment les fils sont ligaturés pour les préserver par endroits de la teinture.

De mon côté, à défaut de pouvoir acheter de vrais ikats en grande quantité, je me contente donc d’imprimés, dont quelques faux-ikats donc, pour faire le sampler sur les Droits de la Femme (voir la pile ci-dessus) et j’y prends beaucoup de plaisir :

Un début qui me plaît bien !

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Vous pouvez admirer les blocs des participantes ici sur Flickr !

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Fumiko Nakayama, créatrice de Molas

Vous avez sans doute déjà admiré ces panneaux aux couleurs très vives dans des livres ou magazines ; les molas sont à l’origine des plastrons et dossards, faits par paire, cousus par des femmes indiennes Kuna (vivant sur les îlots au large du Panama).

L’origine en est un peu incertaine ; c’est un peuple qui vivait jadis buste nu, hommes et femmes, mais ces dernières s’ornaient de dessins géométriques à l’aide de teintures naturelles. J’ai lu un jour que des prêtres blancs les forcèrent à se vêtir, et par résistance ces femmes ont commencé à reproduire en tissu les dessins qu’elles faisaient auparavant sur leur peau désormais cachée… Origine vraie ou fausse, le résultat est devenu un art magnifique, glorifiant la Nature, leur vie quotidienne ou leurs croyances à l’aide de tissus vifs et unis. De nombreux livres passionnants ont été consacrés aux Molas, je n’essaierai pas de rivaliser ; sur internet, vous pouvez trouver un dossier francophone intéressant comme celui-ci dans lequel on croit aussi que ce sont des Blancs qui les ont fortement incitées à se vêtir… avec cette conséquence si inattendue !

On a aussi, ici par exemple, des explications  anthropologiques sur l’origine des Molas.

Mola incroyablement belle !

Quelles sont les caractéristiques d’une Mola traditionnelle ?

Elles sont tout d’abord cousues par paire, similaires, mais pas semblables, une pour le devant  (la plus réussie !) l’autre pour le dos de la blouse féminine. Leur dimension est de 30 à 35 par 35 à 40 cm  chacune. Les tissus choisis sont des tissus de coton uni, de couleur éclatante, y compris du noir, mais rarement du blanc et pas de couleurs pastel. Les toutes premières n’étaient que noires, rouges et orange. Les dessins sont symétriques, représentant leur mythologie, leur vie quotidienne, leur environnement ; les techniques utilisées sont principalement l’appliqué inversé, l’appliqué et plus récemment des embellissement en points de broderie (point de tige). Aucun espace n’est laissé libre !  C’est donc un panneau de tissus superposés, plus ou moins épais, jamais molletonné. Le matériel est simple : des cotonnades, du fil assorti, une aiguille fine et de petits ciseaux !

La Mola est donc, dans le monde des arts créatifs, un tableau qui utilise cette technique de superposition de tissus avec découpage, appelée appliqué inversé. Technique qu’on retrouve ailleurs dans le monde (notamment chez les Hmongs du Laos), mais jamais aussi coloré, aussi dense, aussi épais : cela peut devenir une vraie scupture avec 7 ou 8 tissus superposés ! Les Molas sont devenues objets de collection et souvenirs de vacances ! On peut trouver maintenant dans cet archipel des articles éloignés de la tradition, attention donc à vos choix ! Le travail est toujours bien cousu, mais le goût des jeunes couturières va parfois vers le synthétique, le lurex… Il faut souligner que ce revenu est vital pour leur économie locale et contribue souvent à l’indépendance financière des femmes, tandis que les hommes sont souvent pêcheurs.

J’avais déjà été émerveillée par les Molas présentées dans un 100 Idées de mon adolescence (n° 50), puis d’autres articles, des livres nous ont enseigné la technique pour reproduire  soi-même une Mola.

Puis un jour, un reportage dans le Quiltmania n° 60 éveille mon intérêt : une Japonaise fait des molas extraordinaires ! Il s’agit de Fumiko Nakayama, très connue au Japon. Elle fait des Molas depuis 40 ans maintenant et conserve des liens étroits avec des familles de cette partie du monde (cliquez sur ces deux photos ci-dessous pour agrandir)

 Elle a bien sûr commencé par des oeuvres très proches de celles du peuple Kuna, gardant les thèmes de la Nature tropicale, puis a diversifié peu à peu ses thèmes… et considérablement agrandi la taille de ses panneaux ! C’est sur Flickr sans doute que vous pourrez admirer le plus grand nombre de ses oeuvres récentes : elle expose en effet tous les ans au Festival International du Quilt à Tokyo et chaque année on peut admirer les albums-photos de Jan (son blog : be*mused) ou d’autres… Voici quelques références sur lesquelles vous pouvez cliquer :

Flowers of ForestTwinkling NowHappy Faces around the WorldWind of Mayet encore un… : photos de Jan, qui est également collectionneuse de Molas authentiques . A noter : pour éviter le pillage sans référencement des photos, Flickr permet de mettre des liens, mais plus de copier les photos. Prenez donc quand même le temps de découvrir ces merveilles ! Vous verrez l’évolution de son art, les derniers datant de 2011-2012.

Mais un chef-d’oeuvre trop peu connu de Fumiko Nakayama est une immense composition de 2 mètres sur 4 mètres :

Il fut offert par l’artiste en 2005  pour un centre chrétien de Londres, St Ethelburga (ici une meilleure photo sur Flickr : clic). Il est, paraît-il, en soie (à vérifier !), composé de 40 panneaux montrant 40 peuples du monde. J’aimerais tant le voir en détails ! Qui va bientôt à Londres pour nous faire de belles photos de cette tapisserie ?…

Fumiko Nakayama a écrit plusieurs livres sur son art ; l’un d’eux, édité la première fois en 2002, est actuellement disponible à la Couserie Créative. De nombreuses photos décrivent comment faire, mais comme le texte est en japonais il faut déjà avoir quelques notions de cette technique pour bien profiter des schémas ! On y trouve beaucoup de petits modèles, des coussins comme sur la couverture, des sacs, pochettes, tableaux… Mon modèle préféré est peut-être celui des trois femmes aux dominantes turquoise et chocolat car j’aime ces couleurs… mais tout est beau !

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Un sincère témoignage de solidarité

Le drame du séisme couplé du tsunami au Japon n’a que deux mois, mais nous n’avons plus beaucoup d’informations au sujet des besoins de la population de cette côte nord-est dévastée. Les déblaiements se poursuivent, de nouveaux logements sont attribués tant bien que mal, les Japonais vont de l’avant car ils savent bien que ce n’est pas en se lamentant qu’ils vont arranger les choses. Dignité culturelle admirable…

Des milliers de quilteuses du monde entier participent à des élans de solidarité ; ici dans notre région toulousaine, les Abeilles ont également fait quelques quilts présentés par Callale sur son blog. Nous espérons de tout coeur que nos quilts seront bien offerts à ceux qui en auront vraiment besoin sur place.

Pourquoi tant de quilts similaires ? Pour le moment, nous n’avons plus de lieu de réunion depuis que « Le Grenier à Idées », le magasin de nos rencontres, a dû fermer. J’ai donc donné quelques instructions par mail et laissé chacune coudre chez elle. Il fallait un modèle rapide et facile, mais je souhaitais quand même en profiter pour introduire un détail technique nouveau pour les plus nouvelles. J’aimais bien le bloc Bento Box mais j’ai finalement préféré ce bloc simple et pourtant très graphique avec certains tissus à rayures en particulier. Il suffit de connaître le truc de la couture partielle ! La grosse différence avec un log cabin est que chaque rectangle entourant le centre est exactement de la même taille, d’où une grande facilité de coupe.

1er essai d’assemblage des carrés

 Blocs avec couture partielle

On commence par coudre une bande et un côté du carré central mais on ne va pas jusqu’au bout (on arrête éventuellement avec quelques points arrière). Soit le carré est dessous, soit dessus, à votre guise.
Coudre en entier les autres bandes tout autour à la manière d’un log cabin.
Terminer en reprenant la première couture interrompue en se mettant sur la ligne de couture, quelques points avant la fin temporaire et coudre cette fois jusqu’au bout !
Ne vous inquiétez pas du sens de couchage des marges de coutures : dans un sens ou l’autre cela ne pose aucun problème !

Couture partielle (arrêtée bien avant la fin) qui sera terminée quand les 3 autres rectangles seront cousus.

La Créatrice de Lumière

Vous les Abeilles, vous m’avez entendu maintes fois dire en cours qu’un quilt réussi le doit souvent au respect des valeurs, encore plus que des couleurs. Je veux dire que le choix des tissus compte à plusieurs titres – les styles d’imprimés avec leurs ambiances, les couleurs, l’intensité – mais les valeurs sont parfois oubliées. C’est pourtant une notion simple : imaginez le bloc en noir et blanc, est-ce que le motif est autant visible que vous le souhaitez ? Si c’est oui, le bloc « fonctionnera » même vu de loin !

« Etoiles immobiles » de MC Tsuruya, aux si subtils effets de lumière

Celle qui réussit prodigieusement à manier les valeurs, c’est mon amie Marie Claude. Certains de ses quilts ont une lumière prodigieuse comme une peinture de la Renaissance avec l’utilisation du clair-obscur.

Fichier:La Tour Le Tricheur Louvre RF1972-8.jpg

Ce tableau de Georges de La Tour (héritier de Caravage, de l’époque de la Renaissance) sur fond noir par exemple, avec ses ombres marquées, met d’autant plus en valeur la blancheur de la peau, le chatoiement des étoffes…

Ne trouvez-vous pas une certaine correspondance ? Ce quilt très symbolique est le nouveau-né de Marie Claude, allez lire son histoire sur son blog*.

Marie Claude sait partager son savoir et ses sentiments. Quand elle écrit un article sur un de ses quilts, vous entrez dans l’intimité de ses sources, ses techniques, ses inspiratons, ses difficultés, ses heureux hasards… De plus, elle répondra toujours à vos messages avec l’infinie patience et la gentillesse qui la caractérisent.

Ici un exemple de quilt de style américain faits de « scraps » (restes de tissus), « Les vieilles Ecoles ». Judicieuse alternance des blancs et noirs dans les maisons !

Lorsque j’ai regardé pour la première fois les dizaines de quilts sur son site**, j’avais l’impression qu’il y avait deux artistes, une Occidentale et une Japonaise. L’Occidentale ayant fait des quilts ambitieux dont j’avais souvent gardé les modèles mais que je n’avais jamais réalisés… et la Japonaise qui s’approchait de mon absolue esthétique déjà tant admirée chez Shizuko Kuroha.

L’Occidentale utilisait comme moi dans les années 80 les tissus qui lui tombaient sous la main -les robes, chemisiers et autres vêtements en coton, des coupons de chez Bouchara et des grands magasins, mais encore très peu de tissus de patchwork- pour en faire des quilts enthousiasmants et pleins de souvenirs.

L’Etoile de l’Amitié avec toutes sortes de tissus, y compris des hermines bretonnes !

La Japonaise avait mystérieusement accès à ces tissus rêvés, des gammes d’indigos incroyables, des tissus de kimonos, des soies chatoyantes, des rayures et ikats somptueux, et en faisait des quilts remarquablement équilibrés, lumineux, uniques.

« T comme Tsuruya »,  bloc traditionnel américain avec des tissus japonais, cousu et quilté main. Ce bloc en T majuscule devient autant de petits kimonos !

Les deux artistes ne font évidemment qu’une, c’est Marie Claude avec sa connaissance approfondie de l’Art grâce à une vie passée à visiter les musées, sa passion des livres… et les tissus d’une part,  et d’autre part, son mariage avec Osamu et l’adoption de la culture de son pays d’origine, le Japon.

Détail d’un de mes quilts préférés, « Cubes flottants » 

Je pourrais encore vous parler longtemps de mon admiration et mon amitié pour Marie, mais sa modestie en souffrirait. Sachez encore tout de même que sa famille est son plus grand trésor, ses enfants ont su trouver leur place avec leur bi-culture. Tous restent inquiets du sort des Japonais à la suite du drame du 11 mars dernier. Ici on n’en parle déjà plus, pendant ce temps les Japonais déblayent encore et toujours, avec la ferme volonté de retrouver un jour leur vie « d’avant »…

« Chant d’Etoiles » en soie, dont les cravates de son mari

Ses quilts mériteraient une belle exposition, à Ste-Marie-aux-Mines par exemple. Quelle chance ce serait pour nous Quilteuses que la Créatrice de Lumière nous laisse entrer dans sa Chambre des Couleurs !…

* Son blog vous parle de ses quilts, mais aussi des expos que Marie visite, ses découvertes au fil des promenades et voyages, ses talents culinaires… http://chambredescouleurs.france-i.com/

** Son site existe depuis longtemps déjà, vous avez accès aux photos de ses quilts depuis ses débuts, ainsi qu’à ses précieuses collections : http://www.france-i.com/marie/