Lady Quilteuse

Gabrielle Paquin et les tissus inattendus

S’il y a des tissus qui font peur aux quilteuses, ce sont bien les tissus rayés. Loin des réminiscences du Moyen-Age où les rayures étaient signe d’exclusion ou de méfiance*, les tissus rayés sont, pour toute couturière ou quilteuse, réputés difficiles à travailler, difficiles à faire correspondre, difficiles à marier. Pourtant Roberta Horton les revalorisa en même temps que les écossais dans un livre à tendance scrappy-country**, de nombreux exemples réussis de recyclage décontracté des chemises ont été exposés, mais personne ne sait les mettre en valeur comme Gabrielle Paquin.

Ragtime (100 x 125 cm ), des gris et des rouges pour évoquer cette musique saccadée, gaie et dynamique

Tissus inattendus dans le patchwork, les rayures inspirent Gabrielle. Pourquoi donc ? Au vu du résultat, je me rends compte de la richesse des effets de lumière rendus par ces hachures et observe le même phénomène qu’avec la peinture impressionniste : d’un peu loin, les couleurs des rayures se fondent pour donner une troisième couleur. Par leur nature même, les tissus rayés jouent sur la luminosité et donnent une texture dense, travaillée, aussi bien en toile de fond qu’en sujet principal. Parfois quand même, on a un filet de tissu uni, mais n’est-ce pas finalement une rayure découpée ?…

Cela fait des années que j’admire dans les magazines ces quilts modernes aux rayures omniprésentes. J’aime cette singularité : à partir de tissus si banals mais assemblés, recoupés, triturés, Gabrielle nous offre des tableaux qu’on n’oublie pas. Moi qui préfère habituellement les quilts inspirés de la tradition plutôt que l’art textile moderne, je suis happée par la force évocatrice de ses ouvrages.

L’Oeil du Cyclone (80 x 83 cm).

Autre particularité, ses quilts d’art textile sont cousus et quiltés « dans les règles de l’art », on perçoit rarement le quilting sur les photos mais il est dense et accentue le mouvement du sujet. Certaines pièces sont appliquées à la machine avec un point zig-zag parfaitement intégré au dessin ; la technique est toujours à la hauteur de la composition.

Papillon Bleu (120 x 150 cm)

Je vous laisse découvrir d’autres oeuvres dans la galerie de son site. Quels sont mes préférés ? Graffitti reste pour moi un des plus impressionnants. J’aime énormément les papillons, les ibis, ces répétitions que je n’apprécie pas trop en peinture sont ici pleinement justifiés par la tradition du bloc en patchwork. Je trouve l’Oeil du Cyclone très envoûtant… Et l’Aphrodite est une réussite totale…

Ce style si personnel a rendu Gabrielle Paquin connue dans le monde de l’art contemporain international. Elle a été plusieurs fois retenue dans des expositions ou publications internationales, souvent la seule Française de ce niveau, comme par exemple dans le livre 500 ART QUILTS (ed. Lark Books)  où figure le quilt Scarlet Ibis, le quilt peut-être le plus abouti (sélection des 500 quilts d’art contemporain de 2010)… Et on le retrouve, unique témoin de la création française actuelle, dans le nouveau livre QUILTS around the World, from Alabama to Zimbabwe  (Voyageur Press inc.).

… Et malgré tout ce succès et ce style affirmé, Gabrielle consacre toujours beaucoup de temps au patchwork le plus traditionnel, celui-là même qui est exposé à Brouage ! Elle y a déjà exposé 4 fois, gage de la qualité de son travail. C’est d’ailleurs son amour pour les grands quilts des 18 et 19e siècles qui la mena vers le patchwork ; pour avoir la collection dont elle rêvait, elle s’y est mise avec détermination ! Elle en a terminé 16 depuis 1991, bien moins connus ou exposés que les modernes. C’est un peu un de ses jardins secrets, comme la peinture qu’elle pratique également…

Détail des « Doubles Etoiles plumetées Country », quilt exposé à Brouage en 2011. Vous pouvez voir une photo du quilt entier dans un article précédent.

-=-=-=-

* Brillant essai de Michel Pastoureau, l’Etoffe du Diable, sur la perception des tissus rayés dans le monde occidental. Au fil de la lecture, je suis passée du doute à l’enthousiasme, tellement cet écrit est documenté, original, incroyable… mais vrai ! Ma culture sur les rayures se cantonnait au tricot des marins bretons… ICI, vous avez un article partiellement inspiré d’un autre livre de M.Pastoureau, Bleu, histoire d’une couleur.

**  Plaids & Stripes, the Use of Directional Fabric in Quilts, de Roberta Horton , C&T Publishing

5 réflexions au sujet de “Gabrielle Paquin et les tissus inattendus”

  1. J’admire, j’admire…La technique surtout est impressionnante…Un peu de manque de chaleur, peut être ?
    Le « classique » en bleu est très beau, froid mais beau !

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    1. Toi tu sais tirer profit des couleurs chaudes, tu aimes les utiliser, tes quilts sont vibrants de lumière. Tandis que moi, et peut-être Gabrielle aussi, je suis à l’aise avec les couleurs froides, les couleurs du soleil levant plutôt que du crépuscule… Je choisis un rouge framboise de préférence à un rouge vermillon aussi bien pour ma garde-robe, mon jardin que pour mes quilts… Il y a en chacun une sorte de balance interne bien particulière, si bien concrétisée dans la culture asiatique par le yin et le yang, qui nous fait aimer d’emblée certaines choses plus que d’autres. Je ne m’étais pas posé la question de la froideur du travail de Gabrielle tellement il me plaît et me correspond, mais je comprends ta réflexion !

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  2. Magnifique! nous avions vu certaines de ces oeuvres à Saint Marie aux Mines . Il est vrai que les rayures ne m’avaient pas emballée mais Rag Time me plaît énormément , sans doute que la touche de rouge y est pour quelque chose et alors « Doubles Etoiles plumetées country » alors là je suis très impressionnée par ce quilt magnifique!

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    1. La plupart des quilts de Brouage seront exposés à SMM en septembre, celui-ci sans doute aussi. Mais c’est « un peu » loin de chez nous !
      Il faudra qu’on prévoie d’y retourner ensemble, en 2012 ou 13, j’ai un si bon souvenir de notre précédent séjour…
      Des projets toujours !

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  3. Je découvre cette utilisation très particulière des tissus rayés. Et je ne sais pas pourquoi, mais cela me fait penser à la peinture des aborigènes d’Australie.
    Je trouve très intéressant les effets obtenus de lumière et de mouvement.
    A bientôt,
    Callale.

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